jeudi 5 novembre 2015

La révèlation



Un interne très gentil m'a prise à part et m’a expliqué : « Asseyez vous, vous serez mieux pour entendre ce que je vais vous dire. J'ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauvaise». J'avais une peur bleue qu'il me dise que tu resterais paralysée. 
« D'abord la bonne nouvelle, votre fille va sortir progressivement du coma, nous avons réussi à décompresser l'hématome qui comprimait son cerveau, elle recommence à prononcer quelques phrases dans une semi-conscience. 
La mauvaise...                                                                                                         
  Il semble qu'elle ait subi des agressions sexuelles, elle n'est plus vierge! A onze ans ! Dans ses délires, elle accuse son frère de l'avoir régulièrement violée et raconte l'avoir poussé pour se protéger. Je vais être obligé de prévenir la police.» Ton père est arrivé à cet instant. Je me trompe peut être mais il n'a pas eu l'air très surpris d'apprendre cette histoire, il était trop détruit par la mort de son fils unique pour attacher de l'importance à ton sort. Sa seule préoccupation a été d'imposer à tous le silence sur ce drame. Il expliquait à qui voulait l'entendre que ton comportement avait toujours été étrange et que tu avais le don de t'attirer des ennuis. Il a fait jouer ses relations dans la police et menacer les médecins des pires représailles si l'affaire s'ébruitait.
- Attends tu insinues que mes parents étaient au courant pour les… viols ?
   Elles boivent leur café silencieusement, Christiane toussote, gênée.
- Dans certaines familles bien pensantes et psychorigides on ne parle pas de ces choses, on préfère cacher la poussière sous le tapis.
   Elle détourne son regard, mal à l'aise.
- Bon, écoute, certaines cultures rendent responsables les femmes de leur viol et les punissent. Considérant que les hommes ne sont pas maîtres de leurs pulsions, ce sont à elles de faire attention à ne jamais paraître provocantes. Difficile de penser que le seul fait d'exister pour une femme est déjà une provocation pour certains. Dans nos sociétés dites avancées et civilisées, il y a très peu de temps qu'on ose vraiment regarder le problème de l'inceste en face. Je pense que sans être formellement au courant de la situation, tes parents ne voulaient pas voir ce qui les aurait dérangés.
- Tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu penses que Maman connaissait le calvaire que je devais vivre, que devait vivre sa propre fille ?
- Ta mère est trop naïve et évangélique pour avoir imaginé pareil scénario, c'est au-delà de son système de pensée. La raison qui lui a permis de survivre à son chagrin était de dire et de redire : « le Seigneur veut m’éprouver, le Seigneur veut éprouver ma foi »… Et de toutes façons ta mère n’a jamais rien su de ce qu’ont découvert les médecins, moi-même je ne lui en ai jamais parlé, à quoi bon du moment que tu étais hors de danger et Loïc mort. Elle avait déjà un poids bien trop lourd à porter et elle devait tenir le coup pour Noémie. Quand à ton père, pour un évangéliste militaire de carrière à la limite de l’intégrisme, faire semblant de ne pas voir un problème c'est lui interdire d'exister.
- Oui je comprends pour maman, mais pas pour pap…Lui...
- As tu entendu parler du fils d'un homme politique très connu qui a accusé son frère aîné de viols répétés pendant son adolescence ? Sa famille issue de l'aristocratie a fait bloc pour étouffer l'affaire et loin de trouver un réconfort près des siens, il a été obligé de s'expatrier aux Etats Unis. Malheur à celui par qui le scandale arrive dit l'évangile, dans ces histoires d'inceste la victime perd toujours sur tous les tableaux. On a tout volé à ce pauvre garçon : son enfance, sa famille, son honneur et cerise sur le gâteau, la justice française a prononcé un non lieu pour le viol, faute de preuves de pénétration. Le violé aurait sans doute dû convier un huissier à la fête pour qu'il constate officiellement les faits. Toutefois le garçon a été reconnu victime d'agressions sexuelles, mais elles ont été déclarées prescrites. Circulez, y a rien à voir, comme tu dis. Comment a t'il pu se reconstruire?
   Eden est anéantie, sa mère ne POUVAIT pas voir, son père ne VOULAIT pas voir, il  était au courant de tout et n'a rien fait pour la protéger. Elle croit qu'elle a touché le fond mais Christiane l'achève.
- Très vite je me suis rendue compte que ton père avait disjoncté, il ne voyait plus en toi que la meurtrière de son fils adoré. Il ne voulait pas entendre parler des viols que tu avais subis. Il m'expliquait que tu avais perverti son fils, queqqqqqqquetu l'aguichais depuis toujours et ququil était normal que Loïc succombe à la tentation du démon que tu étais. Lorsqu'il a prétendu que tu voulais faire du mal à Noémie, ce qui est totalement faux j'en suis témoin, j'ai commencé à craindre pour ta vie. J'ai fait du chantage à ton père en le menaçant de tout révéler à la presse. J'ai exigé que tu viennes habiter avec moi et lui ai interdit de te voir hors de ma présence, nous avons expliqué à ta mère et à ta sœur que c'était une séparation provisoire indispensable à ton équilibre. Je t'ai littéralement arrachée à cette famille qui n'avait pas su te défendre, c'est moi qui ai eu la volonté de te sortir de ce contexte pourri après ta longue convalescence.
- Pourquoi m'as tu caché ce drame, je suis quand même la première concernée ?
- A l'époque, les médecins nous ont conseillé de ne plus retourner sur les lieux et de profiter de ton amnésie qui, pour eux, était une bénédiction pour ta reconstruction. Ils pensaient que ton cerveau traumatisé tant physiologiquement que psychologiquement avait buggé et coupé  miséricordieusement la liaison avec ton inconscient où toute cette saloperie était cachée dans le but de protéger ton intégrité mentale. Tu t'es rétablie rapidement, Shakespeare avait raison, "la mémoire est la sentinelle de l'esprit", ta mémoire a filtré les informations acceptables et a mis à la corbeille celles qui auraient pu te nuire, enfin c'est comme cela que je me l'explique. Interdiction donc dans ton intérêt  d'évoquer de près ou de loin toute référence à ton enfance. Gilles Davier t'a soigné avec compétence et dévouement toutes ces années en redoutant le retour de tes souvenirs.
- Il est au courant aussi pour Loïc, alors la terre entière le savait sauf moi !
- Non, arrête d’être toujours aussi excessive, seul ton père, ton psy et moi connaissons cet épisode de ta vie. Pour Davier et moi l’unique but était de te protéger de Loïc, à défaut de l’avoir fait de son vivant, je devais absolument te préserver après sa mort, l’amnésie était le bouclier idéal. Tu aurais dû me parler de tes cauchemars et maintenant je crains le contrecoup de cette révélation pour toi. Je veux impérativement que tu consultes et tout de suite, appelle Mr Davier devant moi, s’il te plait.
   Eden compose sur son téléphone un numéro qu'elle connaît par cœur, dès la première sonnerie le téléphone est coupé et basculé sur la messagerie, elle laisse un message : « Allo heuuu, c'est Eden,  je suis rentrée. Je suis désolée de vous déranger mais il y a urgence... Ma tante vient de me révéler toute la vérité sur mon enfance, je suis perdue, je compte sur vous pour m'aider... Vous seul pouvez m'aider... Pouvez vous venir chez moi... Vite... Au moins me rappeler dès que vous serez disponible ? Merci, j’ai vraiment besoin de vous. »
- C'est bien, je suis rassurée, ce psy fait des miracles avec toi depuis des années, il saura réagir face à cette situation et trouver le bon protocole pour reconstruire ton équilibre.
- Tu as raison tantine, il est important que je parle de tout çà avec lui, mais avant j'aimerais rester seule, j’ai besoin d’un petit moment pour absorber toutes ces informations. Je ne suis pas en panique au contraire, tu viens de libérer ces souvenirs auxquels je n’avais pas accès. Ne t’inquiète pas je vais en profiter pour me doucher, cela va me laver, au sens propre comme au figuré, de toute cette saleté et de cette nuit de route.
   Un bip, un SMS vient d'arriver, Eden le lit à sa tante.
" Ne bougez pas,  je me libère et vous appelle sur le champ. "

mercredi 4 novembre 2015

Deux nouvelles pour vous, la mauvaise ...




- Tu souhaites la mort de ton père maintenant, je sais bien que vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde mais quand même…
- Ce n'est plus mon père. Contraint et forcé il m'a lâché une partie du secret de mon enfance, mais je suis certaine qu'il ne m'a pas tout dit. Loïc, notre chute, sa mort et mon traumatisme. Je compte sur toi pour apprendre la vraie vérité sur ce frère mystérieux. Tu dois tout m'expliquer, j'ai confiance en toi.
   Christiane est terrifiée, cette fois elle ne pourra pas éviter le drame, sans grande conviction elle essaye de détourner un peu le sujet.
 - Ah....Il s'est enfin décidé à te parler. C'est une véritable tragédie, tes parents en ont souffert.
- Je ne lui ai pas laissé le choix, c'est moi qui ai découvert l'existence et la mort de ce frère aîné dans le livret de famille.
- Que t'a t'il raconté exactement ?
- En résumé, d'après lui nous sommes tombés accidentellement du haut de la fenière de la maison de Lachaux, son fils adoré  se serait sacrifié pour amortir ma chute. Loïc est mort par ma faute et moi à peine blessée je me la suis coulée douce à ses frais sur la côte d'azur. Pour lui je suis le diable en personne, comme je voulais faire du mal également à Noémie il m'a confiée à toi. Toujours selon lui, je n'ai aucune séquelle, à part çà tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, il a sa conscience pour lui, circulez il n'y a rien à voir. J'avais hâte de rentrer pour apprendre de ta bouche ce qui s'est réellement passé. Depuis mon opération des amygdales je fais presque chaque nuit des cauchemars épouvantables, je vois un homme habillé en noir agresser sexuellement une petite fille, il me semble avoir reconnu Loïc sur la photo montrée par papa.
- Bon ne t'énerves pas, assieds toi et écoute, voilà la stricte vérité, bien qu'une vérité soit rarement stricte. J'espère qu'elle va te libérer bien que les médecins à l'époque craignaient qu'elle ne te détruise.
   La tante et la nièce sont face à face, restent silencieuses, inquiètes des conséquences futures de ce qui va suivre, le temps suspend son vol, elles sont dans le calme trompeur de l'œil du cyclone. Tantine se lance enfin.
- J'allais très peu chez mon frère avec qui je n'ai jamais eu beaucoup d'atomes crochus, un ou deux jours de temps en temps pour un noël ou un anniversaire. Nous avons fêté ensemble tes six ans, tu étais une enfant vive et intelligente avec un caractère bien trempé, tu ne craignais déjà pas de t'opposer à ton père. En cas de conflit avec lui  tu te réfugiais dans les bras de ton grand frère Loïc que tu adorais, toujours très câlin avec toi. Il faut dire qu'il était fort pour son âge mais bizarre.                                                                                                                        
  Il avait des yeux fixes qui me déshabillaient et un regard que je trouvais malsain quand il se posait sur toi. Ton père l'aimait plus que tout et son entourage ne tarissait pas de compliments sur ce fils parfait. Quand je suis revenue un an après, tu étais triste et prostrée, j'ai d'abord cru que ton père te battait pour te corriger, j'étais loin de me douter de la réalité. Un peu plus tard je me suis disputée avec ton père lorsqu'il s'est converti au mouvement évangélique.
- Toi, te disputer pour la religion ? Je te croyais athée !
- Je suis athée bien sûr, tu le sais bien. Je me suis disputée avec ton père pour la raison suivante: lorsqu'il s'est converti, il a entrainé ta mère avec lui dans ce mouvement évangélique qui est pour moi à la limite de la secte. Après t'avoir mise au monde, ta mère ne voulant plus d'enfant a tout d'abord opté pour une contraception pilulaire. Comme elle la supportait mal, elle a choisi une  ligature des trompes en principe réversible grâce à la pose de mini clips. Avant d'accepter leur conversion, le révérend les a prévenu que toute contraception était interdite dans leur congrégation. Comme ton père ne fait rien à moitié, il a fait réopérer ta mère pour obéir au pasteur. Entre femmes, nous parlions bien sûr de ce genre de choses et j'ai eu le malheur de dire à mon frère qu'il était un grand malade d'avoir fait çà. Je te laisse imaginer sa colère. Aujourd'hui, je regrette, j'aurais mieux fait de me taire.
- Si Noémie doit la vie à ce pasteur, qu'il en soit remercié à jamais.
- Amen. Bref, je suis restée quelque temps interdite de séjour chez vous. Lorsque je t'ai revue après notre réconciliation, ta mère venait d'accoucher de Noémie. Tu avais 8 ans, tu avais beaucoup grandi, une vraie petite femme, mais quelque chose ne tournait pas rond. Tu ne parlais presque pas, complètement renfermée, tu ne supportais plus mes câlins et mes bisous. J'ai essayé d'en parler à tes parents, Ils m'ont répondu que tu allais très bien, mettant ton attitude changeante sur le compte de ta préadolescence, puis m'ont demandé de me mêler de mes affaires et comme je n'avais pas envie de déclencher une nouvelle guerre... J'ai fait profil bas.
- P’pa m'a dit que j'étais déjà à moitié folle et ce depuis mon plus jeune âge.
- Non ma belle, tu n'as jamais eu de folie en toi, tu vas comprendre écoute bien. La tragédie s'est produite le 2 juillet 1989, Loïc était mort, tu étais inconsciente. Ton père m'a prévenu immédiatement, j'ai foncé à l'hôpital de Clermont. Lorsque je suis arrivée à l'hôpital, ton père n'était pas là, tu étais entre la vie et la mort dans un service spécialisé, visites interdites sauf pour les parents. Je me suis présentée et ayant le même nom que ton père ils m’ont prise pour ta mère. Celle-ci n’était pas encore venue, je l’ai su plus tard, suite au drame elle était alitée complètement shootée sous calmants. Profitant de l'ambiguïté j'ai pu te voir après avoir revêtu la tenue stérile obligatoire.                                                                                                        
  Tu étais toute pâle avec des perfusions dans les bras, perdue au milieu de ce lit froid.
Un interne très gentil m'a prise à part et m’a expliqué : « Asseyez vous, vous serez mieux pour entendre ce que je vais vous dire. J'ai deux nouvelles pour vous, une bonne et une mauvaise». J'avais une peur bleue qu'il me dise que tu resterais paralysée. « D'abord la bonne nouvelle, votre fille va sortir progressivement du coma, nous avons réussi à décompresser l'hématome qui comprimait son cerveau, elle recommence à prononcer quelques phrases dans une semi-conscience.
 La mauvaise...  
                                                                                                        

mardi 3 novembre 2015

Tu souhaites la mort de ton père ?





                     

   Eden se réveille, ouvre ses volets, il fait grand jour, la lumière de la côte d'azur magnifie tout son environnement, elle redécouvre combien cette région est belle.
Des coups sont frappés à sa porte. « La police déjà ! Pourtant je n'ai rien fait ? » Se dit elle encore complètement embrumée par le sommeil. C'est tantine Christiane qui hausse la voix.
- J'ai vu que tu étais rentrée, ta voiture est au parking. Ouvre s'il te plait !
   Rassurée elle ouvre, encore à moitié endormie, tout flotte autour d’elle. Sur le pas de sa porte sa tante, euphorique de voir son Eden pleine de vie et souriante ne résiste pas au plaisir d'étaler sa connaissance du beau langage, vieux rituel entre elles depuis leur lecture de "Fortune de France".
- Si nous avions vécues au 16è siècle je t'aurais dit : Je quiers de vous que vous ayez l'usance de me bailler l'entrant.
- Entrez vite, votre altesse, votre présence me fait honneur.
   Eden serre Christiane dans ses bras et puise en elle comme d'habitude la force tranquille qui  recharge ses batteries.
- Doucement ma belle, tu vas me broyer les os. Comment va mon frère ? Je me suis fait du souci pour lui et un sang d'encre pour toi quand j'ai appris tous ces meurtres là où tu étais. J'étais malade de te savoir seule là-bas.
- Quelle heure est-il ?  13 h ! houlà ! Doucement tantine, je vais te répondre, mais j'ai la tête dans le seau, je me réveille juste, j'ai roulé toute la nuit. Assieds toi, je nous fais un café bien fort comme tu les aimes. Moi aussi j'ai des questions à te poser, mais laisse moi d’abord retrouver mes esprits.
   L'eau s'écoule, une bonne odeur se répand. Christiane redoute les questions de sa nièce, elle a jusque là toujours pu éviter un certain sujet qu'elle porte en elle comme une malédiction. La stratégie et les envoutements d'Eden sont immuables : elle crée une ambiance propice aux confidences, noie ses interlocuteurs sous un flot de gentillesse et quand on s'y attend le moins la question importante arrive.                                                                                                                      
  Sans doute son interrogation concerne t elle son bel amoureux, peut être veut elle lui annoncer qu'elle veut se marier avec lui. Tantine imagine déjà sa nièce radieuse en robe de mariée, cette idée l’emporte loin dans ses pensées. Voyant un sourire béat sur le visage de sa tante, Eden demande :
- A quoi peux-tu bien penser qui te réjouit autant ?
- Je t’imaginais le jour de ton mariage, je suis si heureuse de te retrouver.
   Eden prend sa tante dans ses bras une deuxième fois, besoin encore de son énergie.
- Merci de t'être occupée de moi pendant toutes ces années.
   Eden n'entend plus le serpent, à sa place la vieille chanson d'Hugues Auffray lui trotte dans la tête :
« Dis moi Céline, qu' est il donc devenu   
  ce gentil fiancé qu'on n'a jamais revu  
 est ce pour ne pas me laisser tomber                                                                                     
 que tu l'as laissé s'en aller »
- Christiane, en parlant de mariage, pourquoi ne t'es tu jamais remariée ? C'est sûrement de ma faute, comme tu devais t'occuper de moi je t'ai empêchée de trouver ton bonheur ! Tu es très séduisante et je me souviens encore de ce gentil garçon qui déposait des fleurs et des poèmes sur ton pare brise.
- Mon premier mari m'a trop déçu et comme je ne l'aimais pas vraiment je suis partie au bout de trois ans de vie commune, ça m'a suffit, pas eu envie de retenter l'aventure.
- Si j'avais été là, j'aurais cassé la tête de ton salopard de mari.
- Tu étais bien trop petite, tu sais il n'était pas méchant, seulement incolore et inodore, mais aujourd'hui c'est sûr qu'il ne ferait pas le poids face à toi. Mais ne disons pas de mal des absents.
   Eden s’amuse.
- Si on ne dit pas du mal des gens qu'on connait on va dire du mal de qui ?
- Tu es très mignonne avec tes cheveux courts blonds comme la paille, mais pourquoi les avoir coupés, ça sent la dispute avec ton amoureux. Tu ne m'as jamais parlé de lui, il est toujours aussi  séduisant ?
- On dit blond comme les blés - taquine gentiment Eden en souriant, comme lorsqu'elle était petite fille.
- Moi je dis comme je veux ! Répond Christiane à sa nièce adorée en souriant à son tour.
- Tu savais pour mon amoureux ?
- Je ne suis pas aveugle, il y a longtemps que j'avais tout compris, tu aurais pu m'en parler ?
- Tu connais mon côté pudique.
- C’est ça, tu avais surtout peur que je te le pique, plaisante Christiane. Il est marié et une seule maîtresse suffit, tu ne penses pas ? C'est déjà assez compliqué les ménages à trois, alors à quatre... Je sais bien que les chaînes du mariage sont tellement lourdes qu'il faut être au moins trois pour les porter, mais il ne faut pas exagérer!
- A la renaissance je t'aurais répondue : il y a certaines licences sur lesquelles le siècle cligne doucement des yeux, mais plus sérieusement, comment sais tu qu'il est marié ?
- Je sais tout de lui qu'est ce que tu crois, j'habite la région depuis si longtemps. Tu veux me dire qu'il va divorcer pour se marier avec toi ?
   Sans transition, le sourire d'Eden disparait brutalement, son regard s'assombrit, elle s'éloigne, devient grave, la phase d'envoutement est terminée.
- Mes questions n’ont rien à voir avec mon amoureux. Papa va mieux, on lui a débouché deux artères et implanté deux stents, il est hors de danger et c'est bien dommage.
   Christiane la regarde incrédule.
- Tu souhaites la mort de ton père maintenant, je sais bien que vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde mais quand même…

dimanche 1 novembre 2015

Retour à Cannes . Un voyage " sans histoire "




     18h, départ de Chamalières,  Coyote en fonctionnement pour les radars, musique pleine puissance avec une compilation de ses morceaux préférés: cinquième symphonie bien sûr, 3e symphonie de Brahms reprise par Gainsbourg sous le titre Baby Alone, concerto de Tchaïkovsky, duo des fleurs extrait de Lakmé. Pour la première fois Eden trouve la musique de Beethoven agressive, elle se surprend à préférer Brahms et Tchaïkovsky, surtout le sublime concerto immortalisé par Mélanie Laurent, leurs harmonies lui paraissent plus profondes, plus délicates, plus sensuelles, des frissons parcourent son corps, elle n'a pas de mémoire mais elle a l'oreille absolue.
   A72, Saint Etienne, Givors, Vienne, A7, arrêt pipi et jambon-beurre-café à Isardrôme, plus loin petit somme sur l'aire de Mornas. Un homme bien habillé frappe à sa vitre et la sort de sa sieste.
- Excusez moi, pourriez vous m'emmener jusqu'à Marseille ?
- Désolée, je ne prends jamais personne en stop.
- Dommage, encore toutes mes excuses de vous avoir dérangée.
   Elle se ravise, après tout elle avait bien été soulagée que les camionneurs la prennent en charge, de plus, l'homme parait  inoffensif et avec son couteau additionné à sa maîtrise du taekwondo elle se sent invincible. Le serpent suggère.
- Tu as raison, prends le ce gros porc tu pourras le saigner.
- Ecoute bien maudit serpent, je fais un pari avec toi. Si ce type descend vivant de ma voiture, tu reconnaitras que je suis innocente comme un agneau et tu ne parleras plus de tout le trajet !
- Il va forcément essayer de te tripoter, il n’a aucune chance, pari tenu.
   Elle ouvre sa portière et s’adressant à l’homme propose avec un large sourire.
- Allez montez, je vais à Cannes, je vous déposerai sur l'aire après le péage de Lançon, mais pas de blague, je suis armée.
- Merci, il y a encore des gens sympas sur cette terre. Vous ne risquez rien avec moi, je ne suis pas dangereux.
   L'homme doit avoir une soixantaine d'années, rassurant avec son ventre confortable, cheveux gris, pantalon de costume noir, un stylo dépasse de la poche de sa chemise, sans doute un représentant. Ils reprennent l'autoroute.
   Il raconte son histoire, encore tout tremblant.
- On m'a volé ma voiture sur le parking. Je n'ai plus rien, papiers d'identité, carte gold, fric, téléphone. Mon portefeuille était resté dans ma veste que j’avais laissé sur le siège arrière juste le temps d’aller au toilettes, je pensais faire au plus vite. Je suis trop con.
- Vous avez demandé au responsable de l'aire s'il y a des caméras de surveillance?
- Oui, mais les caméras sont uniquement dirigées sur les pompes de distribution de carburant pour identifier ceux qui voudraient partir sans payer. De toute façon, identifiés ou pas mes voleurs et ma voiture sont loin maintenant. La gendarmerie est fermée, je déposerai plainte demain matin.
- Vous habitez Marseille ?
- Non, je voudrais prendre le train pour rentrez chez moi près de Toulon mais je n'ai plus un sou, il faut absolument que j'y arrive cette nuit, ma femme est malade. C’est pour cela que je voulais faire au plus vite… Quel con  je suis !
   Ceci dit partir aux toilettes, sur une aire d’autoroute, en laissant sa veste et son portefeuille bien en évidence dans sa voiture, il faut effectivement être un peu naïf quand même.                     Eden, attendrie par cet homme qui se soucie tellement de l’état de son épouse et qui se traite de con toutes les cinq minutes, propose.
- Voulez vous que je vous dépanne de 50 € pour prendre votre train ?
   Lui très grand seigneur :
- Il n’en est pas question.
- Pourquoi ? Je vous laisse mon adresse et vous m'enverrez un chèque.
- Cela me gêne, vraiment.
- J'insiste.
   Cet homme est si correct et désemparé. Eden est ravie, ainsi elle va gagner son pari contre le serpent. Non seulement elle n’est pas une meurtrière, mais elle est même plutôt une bonne Samaritaine. Les yeux mouillés il la remercie et gêné change de conversation.
- Vous avez écouté la radio ?
- Non, pourquoi ?
- On ne parle que des meurtres du chemin de saint Jacques de Compostelle, il parait que tout est lié, un tueur en série roderait par là bas d’après les journalistes, mais la police dément catégoriquement. On ne sait pas qui croire.
- J'étais à Chamalières, je ne suis pas au courant.
- Vous êtes bien la seule.
   Elle le dépose après le péage de Lançon, lui remet 50€ en insistant encore un peu, il note son adresse, lui baise la main, royal. Elle attendra le chèque en vain…
   Elle ne saura jamais que l'homme gagne 200€  par jour avec sa petite escroquerie, sans peine, sans charges sociales. Sur 20 automobilistes il y a un pigeon, mais il y met la manière, la classe, de plus il note scrupuleusement les immatriculations pour ne pas taper deux fois à la même portière, pas fou, un vrai pro. Sa femme le récupère chaque soir...
   Il ne saura jamais qu'un serpent caché dans la ravissante tête de sa sublime conductrice réclamait sa mort à cor et à cri, pendant son voyage sa vie n'a tenu qu'à un fil.
- Pourquoi ne l'as tu pas tué ce paumé, tu fais dans le social maintenant ?
- Tu as la preuve de mon innocence, j’ai gagné notre pari, je ne veux plus t’entendre. Tu vois, contrairement à ce que prétend papa je n'ai rien d'un monstre, le monstre c'est toi et je vais bientôt te tordre le cou.
   Cannes, 20 mai 2010, deux heures du matin. L'air iodé est très doux, une gourmandise pour ses poumons. Elle entre dans son appartement, heureuse, enfin en sécurité, tout près de ceux qui l'aiment, ouvre la fenêtre, s'effondre sur son lit avec délice et s'endort crevée.