jeudi 3 mai 2018

Les saints ont le sens de l'humour, enfin je l'espère



La grotte miraculeuse



Je vais encore me faire des copains, surtout des copines.

 D'aucuns et certaines n'aiment pas que l'on se moque des choses de la religion, des gens bien placés à la droite du Père pourraient se fâcher, il faut se méfier !

On prête beaucoup de mérites à notre créateur hormis celui du sens de l'humour, pourtant le seul fait d'avoir donné vie aux humains, surtout à ceux censés le représenter sur notre terre, témoigne de sa part d'une solide aptitude à la dérision !


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Les journaux m'apprennent que la fréquentation de la grotte de Lourdes est en baisse de   24 %, les marchands du temple sont obligés de brader leurs images pieuses, bouteilles d'eau miraculeuse, médailles mariales, vierge dans la boule de neige etc…

 Vous allez comprendre pourquoi je vous parle de cela.

En 1980, lors de la dernière grossesse de ma femme, à l'occasion d'une prise de sang les médecins se rendirent compte qu'elle présentait un taux élevé d'anticorps contre la toxoplasmose, sans pouvoir discerner s'il s'agissait d'une ancienne maladie passée inaperçue ou d'une infection en cours de développement.

 Il nous fut signalé que dans cette seconde hypothèse le bébé attendu pouvait à sa naissance présenter des handicaps graves : cécité, hydrocéphalie ou pire, devenir plus tard agent immobilier, assureur ou informaticien.

La situation étant préoccupante on nous conseilla d'interrompre le développement du futur monstre pendant qu'il était encore temps.

Après mûres réflexions et comptant sur l'aide de Saint Antoine de Padoue et de la vierge Marie dûment sollicités nous décidâmes de conserver l'enfant.

Il faut reconnaître que nous avions mis le paquet pour obtenir l'aide céleste, Antoine et Marie reçurent de notre part la garantie que nous leur ferions brûler un cierge gros comme mon bras musclé.

 Appâtés par le gain ils voulurent bien intervenir. Un fils beau comme un dieu, j'allais dire comme son père, nous naquit, malheureusement les médecins ne s'étaient pas trompés il avait un handicap, il devint informaticien.

 Quinze ans plus tard, étant rappelés à l'ordre par quelques rêves prémonitoires et comminatoires remémorant la fameuse promesse nous nous sommes enfin décidés à payer cette dette. Les saints ne sont pas pressés, ils ont l'éternité devant eux mais il faut bien admettre qu'ils sont tout de même près de leurs cierges dont ils tiennent une comptabilité méticuleuse.


Ayant appris que la ville de  Lourdes comptait, outre celle de la vierge, de très belles statues de Saint Antoine, notre sens pratique nous porta à faire deux dévotions d'un coup et nous voici en route pour la petite ville pyrénéenne.

Arrivés là, une chandelle épaisse comme trois fois mon pouce fut allumée devant chaque statue en signe de reconnaissance et, déshydraté par le voyage, je bus un grand verre d'eau miraculeuse.

Je ne sais pas si c'est la grosseur un peu décevante des bougies qui  indisposa les sphères célestes, Notre Dame de la chapelle Saint Saturnin qui fut fâchée de nous voir porter notre reconnaissance aux pieds de sculptures concurrentes ou l'eau qui était chargée en bactéries surnaturelles, le fait est que j'eus pendant cinq jours une gastro carabinée, de celle qui compte dans la vie d'un homme.

Je pensais naïvement que la rancune était un défaut réservé aux mortels, il faut croire que non, les saints eux-mêmes ont leurs humeurs et des ressentiments. J'aurais bien dû me douter qu'on ne dupe pas Saint Antoine de Padoue comme certains ministres trompent le service des impôts en prétendant souffrir de phobie administrative.

Moi il ne faut pas me chercher, je ne vais pas laisser les saints faire la loi ici-bas, chacun doit rester sur son territoire comme disent les mafieux dans les films sinon c'est le bazar. De retour à la maison et guéri de ma tourista je décidai d'organiser une contre-attaque vengeresse dans le domaine que j'affectionne, la communication statistique :

Comptons ensemble : 

La grotte de Lourdes, lieu de pèlerinage incontournable mondialement réputé est ouvert aux fidèles depuis 1864.

 Le total cumulé des pèlerins s'étant rendus sur les lieux en 150 ans est proche de          320 000 000 ( trois cent vingt millions) six millions pour la seule année 2012 .

Les gestionnaires du site admettent généralement que seuls 1 % des pèlerins sont des malades ou des invalides, la ville aurait donc reçu trois millions deux cent mille patients venus chercher là une solution définitive à leurs maux.

Et là je pose la question qui fait mal, combien de guérisons miraculeuses authentifiées depuis 1864?

- 70 .

 soit 0.002 %

Le vrai miracle est donc là devant nos yeux, il est miraculeux qu'il n'y ait pas eu plus de guérisons.

N'importe quel hôpital ayant de tels résultats aurait fermé depuis longtemps, hé hé !


J'espère que Saint Antoine de Padoue et Marie ont le sens de l'humour !

Si je n'ai pas d'autres gastros dans les dix prochaines années je promets de leur faire brûler un cierge, cette fois il sera vraiment gros comme mon bras, surtout qu'il est beaucoup moins musclé

 J'en allumerai même un aux pieds de Saint Jacques, celui de Compostelle, bien que couverte d'or comme l'est sa statue il n'en soit plus à une bougie près.


Au diable l'avarice, on ne mégote pas avec sa santé !



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lundi 30 avril 2018

Histoires décapantes, parution n° 7 par Serge Boudoux


 

 
 
Au sommet du mont Vinaigre.

 

De ma terrasse, chaque jour où la visibilité est bonne je vois les antennes du mont Vinaigre se dresser dans le ciel de l'Estérel.

Ce petit mont culmine à 614 m d'altitude et ressemble plus à une colline qu'à une montagne, ce qui n'empêcha pas le brigand Gaspard de Besse détrousseur des agents du fisc  et les forçats évadés du bagne de Toulon de trouver  refuge au 18e siècle dans les bois couvrant ses pentes.

Conseillé par mon voisin René qui me vantait son sommet offrant aux courageux grimpeurs "une vue à couper le souffle" , expression bizarre suggérant que les yeux commandent aux poumons, par un beau mardi matin ensoleillé je décidai de vérifier le fait par moi-même.

 

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Après avoir traversé le village des Adrets de l'Estérel je me gare près de la maison forestière du Malpey et entame la montée à travers les Eucalyptus.

Les Eucalyptus sont des arbres extraordinaires, de leur tronc haut et droit ( " fier " écriraient des écrivains plus doués ou plus ennuyeux que moi), se détachent par endroits des écorces odorantes révélant une peau blanche, lisse et douce comme celle d'un bébé.
 
Le chemin est assez facile et très agréable. Je traverse un bois touffu de chênes- lièges, jette un coup d'œil en contrebas pour admirer le lac de l'écureuil, et traverse la piste d'atterrissage destinée  aux hélicoptères. Les deux cents derniers mètres sont rudes car plus raides, de gros rochers en forme d'escalier de géant m'acheminent jusqu'au sommet, une petite plate-forme d'une quinzaine de mètres carrés s'ouvrant à 360 ° sur la Méditerranée et l'Estérel.

A mon arrivée un couple en état de stress maximum s'affaire autour d'un petit bouledogue français blanc tâché de noir qui émet le bruit de locomotive caractéristique du chien en train de s'étouffer. En détresse respiratoire il tire une langue violette inquiétante. La femme invective son compagnon :

- C'est encore ta puta de bruja  qui fait des siennes et je t'avais bien dit que le mardi portait malheur, Martes ni te cases ni viaja.

Marié depuis quarante ans avec une femme d'origine espagnole vous pensez bien que je connais toutes les superstitions et les insultes proférées dans cette langue particulièrement riche en ces matières, même si pour conserver l'harmonie du foyer je feins de ne rien comprendre.

 Martes ni te cases ni viaja signifie " mardi ( réputé jour néfaste) ni tu te maries ni tu voyages" et ta puta de bruja " ta pute de sorcière ".

L'urgence pour l'instant n'étant pas de philosopher mais de sauver le chien j'asperge les pattes et le poitrail du pauvre animal avec ma bouteille d'eau, le miracle se produit il retrouve progressivement une respiration normale et une langue plus rosée.
 Ce petit truc m'a été appris par une de mes belles-sœurs propriétaire également d'un bouledogue français, bien que chez elle on ne distingue pas clairement le possédant du possédé.
Cette race étant assez fragile, j'explique au couple éploré que leur chien est vraisemblablement né avec un épaississement du voile du palais, anomalie courante pouvant se corriger par une petite opération chirurgicale.
 René avait presque raison la vue a bien coupé un souffle, celui du  petit chien, mais je crois plutôt que son malaise est dû à des efforts dépassant ses capacités physiques.

Le drame paraissant évité, sans mon intervention le toutou serait peut-être mort asphyxié, je prends le temps d'admirer le paysage qui est en effet fabuleux, d'ici on domine toute la côte méditerranéenne de la baie de Saint Raphaël aux rochers de Menton .
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Le couple reconnaissant me propose des biscuits. L'homme, la cinquantaine sportive et musclée ressemble un peu à Richard Gere avec ses cheveux gris, sa femme est plus ...comment dire ..."épanouie" pour utiliser une aimable métaphore.

Pendant quelques minutes ils m'expliquent que ce chien étant leur premier animal, son fonctionnement est encore une énigme pour eux.  Je comprends mieux leur impuissance face au problème. Comme ils sont très sympathiques nous redescendons et marchons ensemble un moment. La femme et le bouledogue sont vite distancés, alors, loin de toute oreille inquisitrice j'interroge Richard Gere.

- Je ne voudrais pas être indiscret ( phrase que l'on prononce toujours lorsque l'on se propose de l'être) mais pourquoi votre épouse vous a-t-elle dit :

- C'est encore ta pute de  sorcière qui fait des siennes ?

Il tourne la tête pour vérifier qu'elle soit hors de portée auditive et me raconte l'histoire qui suit.

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"Je suis directeur commercial d'une société de construction de maisons individuelles. Il y a environ dix-huit mois j'ai vendu une maison à un couple surprenant.  La femme est âgé de vingt huit ans le mari d'une quarantaine d'années.  Complètement sous la domination psychologique de son épouse pour laquelle il a divorcé d'un premier mariage, il m'a confié un jour qu'elle possédait des pouvoirs paranormaux et serait capable de jeter des sorts,  ce qui m'a beaucoup amusé. Pour moi le bonheur, la chance ou le malheur sont plus consécutifs à ma capacité de prendre ou non la bonne décision au bon moment que dus aux sorts que l'on pourrait me jeter.

J'ai côtoyé de près ce couple atypique pendant une grosse année, le temps nécessaire aux formalités de permis de construire, demande de prêt, puis à la surveillance du chantier.
 Comme à mon habitude à la remise  des  clés, le 31 juillet, j'ai offert un beau bouquet de fleurs à la nouvelle maîtresse de maison sans penser à mal. En recevant les fleurs elle a déposé sur mes joues deux gros baisers  ayant tendance à déraper vers mes lèvres. Ses yeux étaient mouillés, sans doute l'émotion  de rentrer dans sa nouvelle maison pensais-je naïvement.

Après les vacances d'août elle m'a rappelé :

- J'ai beaucoup réfléchi, suite à votre proposition j'ai décidé de vous prendre pour amant, mon mari est d'accord.

Je tombais des nues.

- Quelle proposition ?

- M'offrir des fleurs n'était pas une proposition ?

- Non, c'est une coutume dans notre société d'offrir un bouquet à chaque nouvelle cliente.

 
- Pour moi c'est une déclaration pure et simple, ne soyez pas timide puisque je vous dis que je suis d'accord.

J'ai répondu :

- Je suis très sensible à l'honneur que vous me faites mais je suis marié et fidèle à ma femme.

 Richard Gere a jeté un bref coup d'œil derrière lui,

- Nous sommes entre hommes, cette fille ne me plaisait pas du tout, autrement…vous me comprenez… 

Il poursuit,

- Avec un petit rire elle a dit: -  Vous ne tarderez pas à changer d'avis.

Le lendemain j'avais un accident de voiture. Une heure plus tard je recevais un appel, c'était elle:

- Alors ?

- Alors quoi ?

- Toujours pas décidé ?

- Je ne comprends pas ?

- Vous comprendrez mieux demain

Le surlendemain ma femme avait un accident de voiture. Une heure plus tard je recevais son appel :

- Toujours pas décidé ? Vous n'avez pas encore compris.

- Je n'ai pas du tout l'intention d'être votre amant.

- On ne me dit pas non à moi, et ce n'est pas un vieux débris comme vous qui va me résister, attendez la suite.

Il est vrai que pour une femme de 28 ans un homme de 54 ans est sans doute très vieux.   Elle était donc certaine de me faire un grand honneur et, manifestement chagrine que j'aie boudé son offrande, devait être terriblement humiliée de mon refus.

Deux heures plus tard ma femme m'appelle :

- Je ne sais pas ce qui se passe mais toute ta collection de petits cochons en cristal vient d'éclater en morceaux.

Deux jours se passent, nouvelle sollicitation, je réitère mon refus au téléphone et commence à m'énerver, ma persécutrice me répond d'un ton mielleux :

- Vous avez bien un petit-fils de six mois ?

Cette histoire allait trop loin, je lui ai proposé :

- Ok, demain je vous invite à déjeuner.

Je suis rentré chez moi et j'ai tout expliqué à ma femme. Horrifiée de nous savoir ainsi en butte aux entreprises d'une démone qu'elle baptisa immédiatement " ta puta de bruja ", elle s'empressa de faire bouillir du vinaigre dans une casserole et de jeter du sel derrière son épaule en marmonnant des incantations, remèdes souverains contre les envoûtements comme chacun sait.

 
J'ai emmené mon imaginaire maîtresse auto proclamée dans un restaurant près de chez elle. Nous avons discuté gentiment un instant, elle pensait que je me pliais enfin à ses volontés. Comme  elle avait l'air d'être bien connue du personnel, au moment du dessert je me suis levé, l'ai empoignée par le haut de son corsage et l'ai collée au mur  avant de l'invectiver au vu et su de tout le monde :

- Si tu ne me lâches pas les baskets et si mon petit-fils a le moindre rhume, une diarrhée ou plus de 37.5° de fièvre  je te crève connasse.

 Il n'est pas dans mes habitudes d'être discourtois mais là il fallait mettre le paquet.

J'ai payé et suis sorti sans avoir bu mon café, c'est vous dire si j'étais  en colère.                Je ne crois pas du tout qu'elle soit responsable de tout ce qui m'est arrivé, sans doute a-t-elle appris les accidents que nous avons eus, ou bénéficié d'un concours de circonstances et de coïncidences extraordinaires, Cocteau disait à peu près :" Face à des évènements qui nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs." 

Je n'ai plus jamais entendu parler d'elle.

Par contre maintenant j'ai un autre problème, chaque fois qu'il se produit un évènement sortant de l'ordinaire, trois jours de pluie, une chute de grêle, une fièvre du petit dernier  ou un tee-shirt disparaissant puis  réapparaissant ma femme me dit :

- C'est encore ta sorcière qui fait des siennes. "

 
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Nous étions arrivés près des voitures, j'ai salué mon compagnon de marche sa femme et leur petit chien blanc taché de noir qui nous avaient enfin rejoints. Au moment de partir j'ai remarqué quelque chose, j'ai baissé ma vitre et les ai prévenus :

- Vous avez une roue un peu dégonflée.

 Une voix féminine prononça alors distinctement ces mots :

- C'est encore ta puta de bruja qui fait des siennes !

 
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Sur le chemin du retour une phrase du séducteur malgré lui m'est revenue en mémoire. Après avoir empoigné son admiratrice trop assidue par le col il lui a dit :

- Si mon petit-fils a le moindre rhume, une diarrhée ou plus de 37.5° de fièvre je te crève connasse.

Pour quelqu'un qui ne croit pas aux envoûtements c'est une curieuse réaction, non ?

 
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Moi je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur.



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jeudi 26 avril 2018

Histoires décapantes : parution n° 6 par Serge BOUDOUX




La Chapelle Saint Saturnin



En route pour la chapelle Saint Saturnin j'étais loin de me douter que j'allais résoudre un des mystères les plus lancinants de ces dernières années.


Après le petit pont romain, la mini cascade et les anciens lavoirs que vous connaissez déjà le chemin monte, descend, remonte, je traverse deux fois l'aqueduc à ciel ouvert qui achemine l'eau potable à Grasse et Cannes, une fois dans le sens ascendant une fois dans celui descendant, franchis un petit ravin sur une passerelle de fortune faite de quelques poteaux téléphoniques en bois joints par de grosses tiges en fer boulonnées.
 Une des rares tortues d'Herman vivant  encore en liberté croise mon chemin, du haut d'un chêne un écureuil agonit d'injures Happy ma petite chihuahua indignée. Elle feint toutefois l'indifférence, ne se considérant pas du même milieu social que ce rongeur-grimpeur sauvage et mal poli.
 Les animaux ont, tout comme nous, une bourgeoisie qui se méfie des gueux !


.Après une heure de marche  la  chapelle se découvre au dernier moment au détour du chemin, loin de tout, au milieu de nulle part. C'est une bâtisse basse rectangulaire en pierres grossièrement crépies, mangée par le lierre sauvage, son toit est couvert de tuiles rondes, un porche arrondi tenu par un gros pilier rond central peint en blanc protège l'entrée.

Je pose mon sac à dos sur la banquette en pierre située sous le porche, donne un peu d'eau à Happy avant de m'abreuver, tire la chevillette pour faire choir la bobinette comme préconisé par la mère-grand du petit chaperon vert ( vu par un  daltonien) et pousse la porte d'entrée.
Je ne sais pas si comme moi, durant des années vous vous êtes demandés ce que pouvait bien signifier "la bobinette cherra" avant de comprendre qu'elle avait chu ?

L'intérieur est tout petit, à peine éclairé par quatre meurtrières étroites grillagées et un minuscule œil de bœuf, il fait presque froid, le contraste avec la température extérieure est saisissant. Une statue de Notre Dame de la Salette surmonte l'autel sur lequel sont posés une photo du pape Jean Paul premier, quelques cahiers d'écoliers, un crayon de papier et deux stylos billes. Trois  bancs en bois de dimensions différentes, un balai constituent  tout le mobilier de la chapelle, une petite banquette maçonnée carrelée en terre cuite court le long des murs.

Je m'assieds sur un banc et feuillette les cahiers, livres d'or improvisés dans lesquels des générations de marcheurs de toutes nationalités ont confié leurs impressions.

Un texte récent retient mon attention : " mon frère est mort, il disparait peu à peu de la mémoire des vivants comme un voilier s'éloignant à l'horizon, puisse Dieu le mener à bon port jusqu'à son paradis dont cette chapelle parait l'antichambre."

C'est joliment dit, non ?

Certains ont écrit en anglais, d'autres en allemand, en italien, en mauvais français mais tous, je présume, soulignent la sérénité et la beauté du lieu.

En tournant les pages, un autre message daté d'avril 2011 m'interpelle:

 " X.. doit me rejoindre ici demain, que dieu nous pardonne de toute cette horreur et nous protège !  Isabelle. "

 Propos sibyllins et inquiétants.

 Sous les regards bienveillants de notre Dame de la Salette et Jean Paul Premier on peut imaginer que la protection et le pardon divins demandés devraient être accordés à ladite Isabelle sauf  péchés gravissimes classés dans la catégorie " mortels " par les dévots.

Des aboiements m'arrachent à ma lecture, je sors rapidement, ma petite chienne ne craignant ni dieu ni diable j'ai toujours peur qu'elle prenne une vipère à partie, si elle était mordue ici vous imaginez les dégâts.

En fait de vipère Happy aboie en grattant frénétiquement le sol au pied d'un des murs de la chapelle. Après quelques secondes émerge de terre un objet brillant  qu'elle saisit entre ses mâchoires et dépose fièrement à mes pieds, je la récompense avec un morceau de biscuit gardé en réserve il faut bien se permettre un excès de temps à autre.


L'objet maculé de terre est gluant de salive canine, il s'agit d'une boite rectangulaire en plastique transparent. Je la nettoie, l'ouvre et en extrais une clé USB entourée de papier essuie- tout.

Après mon casse-croûte j'allume mon ordinateur et introduis ma découverte sur le côté.

Vous connaissez l'expression " le ciel me tombe sur la tête ", oui ? Bon eh bien là les bras m'en tombent, jugez-en par vous-même.


Contenu de la clé USB :

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Montauroux le 15 Avril 2011.

Pour ma sœur bien-aimée.

 En Mars 2010, X.. m'a transmis ce message:

 " Isabelle, je suis ruiné, au fond du trou. Si ça tourne mal, je n’ai que deux solutions, me foutre en l’air avec ma voiture ou foutre le feu à la baraque quand tout le monde dort. Je suis très sérieux, lucide et sous l’emprise d’aucune drogue ni d’aucun alcool. Je serai donc fin août-début septembre au pied du mur avec une décision définitive à prendre : suicide seul ou suicide collectif… "

Tu comprends mieux pourquoi X.. me fait peur mais je l'aime, je l'ai dans la peau. Quand nous nous sommes rencontrés à Nantes il cherchait une secrétaire, j'ai immédiatement été séduite par cet homme si attirant, je l'admirais il brassait tellement d'affaires. Nous nous sommes aimés malgré qu'il soit marié mais il m'a promis de tout quitter pour moi, femme et enfants.

Ses affaires ont mal tourné, il a été obligé de me licencier je suis revenue dans le Var près de toi ma sœur bien-aimée, c'est là que j'ai appris le drame mais je ne crois pas ce qu'écrivent  les journalistes , il ne peut pas avoir fait ça.

 Je ne t'ai rien dit mais il a repris contact avec moi, j'ai passé la nuit du 12 avril avec lui à l'auberge de Cassagne au Pontet. Hier il m'a appelée de Roquebrune sur Argens, il me demande de lui trouver une cachette sûre pour quelques jours, à l'écart du monde il a insisté sur ce point, et de prévoir son ravitaillement.

La seule cachette sûre à l'écart du monde que je connaisse est la portion ancienne et désaffectée du canal qui traversait la colline, il y a plus confortable mais personne ne va jamais là-bas, c'est la bouche d'entrée de l'enfer dit-on aux enfants pour qu'ils s'en  tiennent loin.

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J'ai déjà une petite idée de l'identité de X.. mais il n'y a  pas de connexion internet ici pour vérifier mes intuitions et mon mobile ne capte rien.
Je range précieusement la clé USB dans mon sac, plie mes affaires, siffle Happy et repars. Je vais jusqu'à l'aqueduc et suis ses berges en remontant le courant.


Trente minutes plus tard  l'entrée de la portion ancienne désaffectée me fait face, telle une bouche édentée.




Je pénètre dans ce petit tunnel noir et avance courbé pendant une cinquantaine de mètres. Arrêté par des troncs d'arbres qui bouchent le passage, je débarrasse les quelques gros cailloux placés sur le haut de la pile de rondins. La lampe de mon portable éclaire un petit réduit,  ils sont là, une femme et un homme d'après leurs vêtements, enfin ce qu'il en reste. Une carabine 22 long rifle, quelques sacs en plastique sont posés au sol, l'odeur est insupportable je pose un mouchoir sur mon nez, ressors en catastrophe et vomis mes tripes.


Revenu chez moi Google interrogé confirme mes intuitions, la dernière trace qu'on ait de lui est un retrait de 30 € à un distributeur du village de Roquebrune sur Argens situé à 36 kms de Montauroux. le 23 juin 2011 des spéléologues ont fouillé une quarantaine de cavités naturelles du rocher de Roquebrune à sa recherche.

X. est fortement soupçonné mais toujours présumé innocent du meurtre de sa femme et de ses quatre enfants  aussi je vous laisse le soin de trouver son nom vous l'avez sans doute déjà deviné, en tout cas pour moi il est allé au bout de sa logique meurtrière.
 Comme lui, en 1993 un faux médecin avait exécuté sa femme, ses deux enfants et ses parents avant de louper sa sortie en avalant des barbituriques périmés depuis dix ans, il avait épargné sa maîtresse d'extrême justesse. Goebbels le ministre de la propagande nazie avait fait encore plus fort, empoisonnant ses six enfants et  se donnant la mort avec sa femme comme on dit dans les livres, je crois que personne ne le regretta, dommage qu'il ait tant attendu pour porter sa vilaine âme à son ami le diable.

Vous et moi sommes maintenant les seuls êtres sur terre à savoir la vérité sur la cachette de celui que tout le monde recherche, nous la garderons pour nous provisoirement, mais nous avons troqué la résolution d'un mystère  contre deux énigmes  encore plus obsédantes :

- Que peut-il se passer dans la tête d'un homme pour que ses échecs l'amènent à supprimer tous les gens qui l'aiment. Est-ce la marque d'un Ego démesuré? Comme beaucoup d'entre nous j'ai connu bien des échecs, je ne sais pas s'ils m'ont rendu plus fort comme on le prétend mais je n'ai jamais pensé à détruire qui que ce soit, je suis juste plus prudent.

- Pourquoi Isabelle a-t-elle enterré en catastrophe cette clé USB en guise de bouteille à la mer au pied du mur de la chapelle ? Peut-être X.  est-il arrivé avec la carabine à la main ce qui lui a ôté ses peaux de saucisson des yeux, le saura-t-on un jour ? Si vous avez d'autres explications je suis preneur.

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 De peur de choquer certaines ou certains j'ai beaucoup hésité à vous faire part  de certaines réflexions plus tardives. Si vous me  promettez de ne pas m'en vouloir je vous les livre.
D'accord, vous êtes sûr ? Alors voici :
La protection divine réclamée par Isabelle dans son message écrit  sur la page du cahier d'écolier n'a manifestement pas été accordée.

 Quant au pardon espéré, vu le carnage il est à craindre que la proximité et le parrainage de Notre Dame de la Salette et Jean Paul Premier ne suffisent pas, mais sait-on jamais, les exemples fameux de bienveillance complice et inexplicable du ciel ne manquent pas :

Les foudres célestes détruisirent Sodome dont les habitants voulaient un peu caresser les fesses de deux anges tentateurs descendus sur terre mais elles  épargnèrent le nommé Loth apparemment innocent comme l'agneau au milieu d'une horde de loups.

Sa vieille femme à peine transformée  en statue de sel par suite d'une vilaine curiosité, Loth  se laissa enivrer par ses propres filles et s'empressa de forniquer avec elles en toute ingénuité et simplicité. Notez bien que la responsabilité de l'inceste revint aux filles, les hommes ne sauraient être coupables de telles perversions ( ben tiens donc), la bible insiste sur le fait ce n'est pas moi qui l'invente.
Et le grand manitou ne trouva rien à redire !

 Les mêmes forces jupitériennes, pourtant toutes puissantes si l'on en croit le sort réservé à Sodome, auraient donc pu arrêter l'abomination des camps de la mort mais elles ne furent pas employées.

 Il est à croire que les quelques six millions d'humains, femmes, enfants, hommes, vieillards exterminés dans des souffrances abominables ne méritaient pas quelques éclairs défensifs et protecteurs, peut-être a-t-on considéré en haut lieu éternel que les fesses des victimes n'étant pas touchées ni lorgnées avec concupiscence on pouvait fermer les yeux.

 Les voies du Saigneur ( le seigneur étant absent quand on a besoin de lui) sont vraiment impénétrables.

 Contrairement aux filles de Loth !


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Vous avez promis de ne pas m'en vouloir  je vous le rappelle !



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mercredi 18 avril 2018

Histoires décapantes, parution n° 5 par Serge Boudoux





Histoire  cochonne


 Lorsque certains de nos petits-enfants venaient passer leurs vacances chez nous je les  emmenais en randonnée dans les gorges de la Siagne. 
Cerise 9 ans, Ambre 8 ans et Timothé 5 ans étaient accoutumés à marcher sans se plaindre, je portais quelquefois sur mon dos un des gosses trop fatigué.
Mahé âgé de deux ans ne participait pas encore à nos aventures,  Martin et Valentine n'étaient pas nés.

  Ma chienne, à cette époque une jeune Jack Russel nommée Vanille, sautait dans la voiture en poussant des petits cris dès qu'elle repérait les sacs à dos annonciateurs de plaisirs inouïs pour elle. Je me garais tout en bas du chemin du Moulin près du petit barrage Edf et l'enchantement nous enveloppait.

En chantant la Marseillaise à tue-tête nous longions la rivière sur un sentier en terre arboré, bordé de vieilles maisons en pierre occupées le Week-end par des citadins en mal de verdure et parsemé des ruines des anciens moulins à huile d'olive.

 Le refrain " aux armes citoyens " faisait rire aux larmes les enfants, Vanille s'enivrait des parfums de la forêt, marquait certains arbres de son odeur, courait partout, heureuse de vivre tout simplement. Contrairement à nous les chiens n'ont besoin que d'amour.
Depuis j'ai dû l'euthanasier, un cancer rongeait ses entrailles. Ce jour atroce son regard m'a bouleversé, elle était consciente de ce que je devais faire. Aimer les animaux est source de grandes joies mais aussi d'immenses douleurs…

 J'avais imaginé une ruse pour arracher mes dignes descendants à leurs tablettes, portables, écrans hypnotiques et les inciter à apprécier, même réclamer ces longues marches en forêt. Par un décret spécial connu uniquement de moi, Timothé avait été institué propriétaire du petit pont romain, Ambre avait acquis une passerelle située à un km en remontant le cours de la rivière, Cerise était l'heureuse usufruitière du pont des Reys deux kms plus en amont.

 L'été après l'inspection des possessions des jeunes souverains pontifes, nous passions sous une mini-cascade où nous nous mouillions avec bonheur et grimpions jusqu'à l'aqueduc à ciel ouvert qui achemine l'eau potable à Grasse et Cannes.
Nous suivions ses berges qui croisaient une portion ancienne et désaffectée du canal traversant autrefois la colline. Les enfants avaient délicieusement peur de  la bouche d'entrée sombre et menaçante, souterrain mystérieux  menant sans doute au pays des fées et des lutins, au village on prétendait qu'il s'agissait de l'entrée de l'enfer.

Peu à peu nous avions ritualisé nos promenades.

   Je désignais un enchevêtrement de branches ou un monticule d'herbes et racontais aux  enfants :

   - Il était une fois trois petits cochons, Nifnif, Noufnouf et Naf-Naf. 
 Nifnif et Noufnouf  ne pensant qu'à s'amuser se construisirent chacun un abri sommaire sans trop se fatiguer.
Voici les restes de la cabane en bois de Nifnif et voilà ceux du refuge en herbes de Nounouf. Comme elles étaient mal construites et fragiles les deux cachettes furent détruites par le loup lorsqu'il  souffla très fort dessus. Les deux petits cochons eurent tout juste le temps de se réfugier chez leur frère ainé Nafnaf grand travailleur qui avait construit cette maison solide toute en moellons.

Je montrais à Timothé émerveillé une masure en pierres  encore bien conservée et le conduit de cheminée dépassant du toit par lequel le loup se serait introduit dans la maison et serait tombé tout droit dans le chaudron rempli d'eau bouillante. Les filles, plus âgées, prenaient l'air entendu et malicieux de celles à qui on ne la fait pas.

Les enfants grandissent trop vite.
  L'année suivante Timothé commença à émettre des doutes sur la réalité de l'existence des petits cochons et mes jolies demoiselles n'avaient plus envie de faire semblant d'y croire pour me faire plaisir.
Une coïncidence extraordinaire changea le cours de l'histoire et nous emplit de ravissement.

Un dimanche de juillet, notre petite équipe décida de pique-niquer dans une clairière de la forêt tout au bout d'une petite route défoncée nommée chemin de l'Affama. Quelques tables en bois avaient été installées sous les pins par la municipalité, des cigales et des tourterelles offraient spontanément des concerts gratuits, l'endroit fleurait bon le romarin, le genêt sauvage et mille autres senteurs provençales et soudain au moment où je distribuais le jambon et les chips aux gamins affamés, Vanille se mit à aboyer frénétiquement, deux cochonnets roses tachés de noir sortir du bois.

 Cerise, Ambre et Timothé eurent la surprise la plus inoubliable de leur jeune existence. Ils constatèrent de visu que  leur Papet ( nom du grand-père en Provence ) disait donc vrai, Nifnif et Noufnouf toujours aussi indifférents au monde qui les entourait étaient réellement là devant leurs yeux éblouis, ne pensant qu'à flâner et se remplir la panse!

  En réalité ces deux là s'étaient enfuis d'une ferme voisine, mais il ne faut pas le dire… je compte sur votre discrétion.

 Même si la vie, nos qualités et un travail acharné nous ont  apporté l'aisance, le respect de nos contemporains, si l'on a trouvé l'amour, fondé une famille heureuse, habitons dans une belle maison et roulons dans une superbe voiture, on n'oublie jamais ces bonheurs microscopiques qui dorment tout au fond de nos cœurs.
Ils resurgissent à la moindre odeur, au premier signe rappelant ces années d'insouciances à jamais disparues où aucun de nos proches ne manquait à l'appel  et où nous semblions tous immortels.
Le livre de la vie est le livre suprême
on ne peut le fermer ou l'ouvrir à son choix
on voudrait revenir à la page où l'on aime
mais la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts

 Demain ils seront grands et moi je serai mort.
J'aime à croire qu'ils se souviendront longtemps de ce Papet un peu déjanté et plein d'amour parti sans espoir de retour au paradis des ancêtres. Alors ils emprunteront les mêmes chemins, conteront la même histoire porcine à leurs petits-enfants  et qui sait, peut-être d'autres malicieux gorets  plus rusés que le loup sortiront-ils du bois pour émerveiller cette nouvelle génération que je ne connaîtrai jamais.

 En écrivant cette petite histoire cochonne  toute bête et sans prétention les larmes me viennent aux yeux. 
Mais vous, belle lectrice, êtes sans doute déçue, le titre vous laissait espérer autre chose.

Vous devriez avoir honte hé hé !
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Prochaine parution : La chapelle Saint Saturnin.





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