vendredi 25 mai 2018

Bonne fête maman !



Il est un âge dans la vie où la honte d'être vu en certaines circonstances pourrit notre existence et nous pousse aux pires extrémités.
Les plus belles victoires sont celles que l'on remporte sur soi-même. Une de nos plus importantes  conquêtes consiste à se libérer de la peur ou de l'influence  du regard des autres.

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Morestel ( Isère ) Janvier 1960.

L'hiver 1959-1960 n'était pas particulièrement froid, mais du 9 au 17 janvier 1960 la situation se dégrada brutalement. Les gelées puis la neige se généralisèrent à tout le pays, les températures atteignirent près de –20° en Lorraine et dans le Morvan, -18° à Limoges et –14° à Grenoble.

 Mon père étant interné dans un service psychiatrique je vivais une relation fusionnelle avec ma mère, petite femme amaigrie  par les privations mais si fière de son garçon de douze ans qui trustait tous les premiers prix au collège. Elle me disait souvent :

- Tu seras mon bâton de vieillesse.

Je dois avouer que la signification de cette phrase m'échappait un peu. Maintenant tout est clair, elle comptait sur ma future protection lorsque l'âge adulte me serait venu.

 Douze ans c'est le mauvais âge. Pas encore ado plus vraiment enfant, les premières montées d'hormones surprenaient et  torturaient mon corps de chenille qui deviendrait peut-être un jour papillon. Certaines raideurs inexplicables me gênaient souvent j'en rougissais, aujourd'hui elles font mon orgueil le mâle est vaniteux et veut toujours pisser plus loin que les autres.

  Sans ressources ( le RSA n'existait pas encore) nous survivions grâce à quelques allocations et secours humiliants, mais  ce jeudi là nous étions arrivés au bout de nos réserves du charbon qui alimentait la vieille cuisinière tiédissant le gite et réchauffant le couvert.

 Jeudi étant  jour de repos pour les écoliers à cette époque Maman emprunta une vielle charrette  à un voisin compatissant. Bien qu'ayant invoqué toutes les excuses possibles et imaginables pour échapper à la corvée récurrente et redoutée qui se profilait à l'horizon, vers 13h elle réussit à  me traîner avec elle  en direction de la forêt pour ramasser un maximum de ce bois mort qui nous assurerait quelques jours de survie supplémentaires.

La pauvrette souffrait du froid même en été, alors l'hiver....  Elle s'était emmitouflée  dans un ancien manteau troué et, comme une momie égyptienne,  entourée le visage d'un très vieux cache-nez en laine. Persuadée que tout le monde pâtissait de la même intempérie, sur son insistance pour la rassurer et lui faire plaisir je m'affublai d'un vieux passe-montagne d'enfant à oreilles de chat censé me protéger de la bise glaciale.

Nous voila partis.
 L'aller ne me posait jamais de problème, il suffisait de descendre la rue Blanche très pentue où l'on ne croisait presque jamais personne puis nous diriger  près de la propriété Revol pour ramasser le bois mort.

Par contre le retour  me terrorisait, il n'était pas question d'essayer de remonter  la rue Blanche ainsi chargés, les lois de la gravité sont implacables. Il nous fallait donc traverser toute la grand-rue du village jusqu'à la place Saint Symphorien avant de grimper la rue Auguste Ravier, chemin beaucoup plus long mais infiniment moins pénible.

 Le problème pour moi se situait justement sur cette place Saint Symphorien, carrefour de toutes mes angoisses.

Là se situait l'animation du village : cafés, boulangerie, banque, arrêt de cars.
Ici se tenaient en embuscade chaque jeudi à 16 h mes copains de classe en goguette guettant les internes féminines de l'école catholique se promenant ce jour béni en rangs serrés, surveillées par  quelques institutrices, vieilles filles intraitables confisquant  les billets doux échangés entre leurs protégées et les suppôts de Satan fréquentant l'école communale rebaptisée école du diable.

 Les jeunes demoiselles faisaient quelque effort de toilette pour l'occasion. Parées de leurs plus beaux atours elles parlaient et riaient fort, gloussant  tels des volatiles déchaînés à la vue des séduisants Bad boys.

L'une d'elles, la jolie et timide Anne-Marie me plaisait particulièrement.

 Je l'avais remarqué au catéchisme, interface et lieu de rencontre entre monde religieux et univers laïc.

 De moins en moins croyants mais toutefois soucieux  de ne pas indisposer un hypothétique créateur bougon comptable de nos manquements, à tout hasard nous faisions notre communion solennelle puis la confirmation, cérémonie pendant laquelle l'évêque nous  sommait gravement de renoncer au démon et à ses pompes.

 Je ne comprenais pas trop ce que les appareils destinés à faire circuler un fluide avaient à voir avec le Diable jusqu'au jour où je découvris, en creusant un peu le sujet, que ce mot dérivé du grec Pompé et du latin Pompa,  signifiait escorte, cortège
 Il me fallait donc renoncer à Satan et à tous ses accompagnateurs qui ne manqueraient pas de m'induire en tentation, étalant devant mes yeux éblouis les mille vanités et  plaisirs du monde.
 Justement, le Malin avait déjà infiltré  des disciples  chez l' ennemi :

Un confesseur épisodique insistant lourdement pour savoir si je me touchais souvent la zigounette je me demandais s'il avait vraiment renoncé à la tentation de me la toucher lui-même. N'ayant aucune envie d'avoir la réponse et déjà farouchement hétéro je décidai dorénavant de me passer  du coup d'éponge absoluteur et post-confessionnel  censé nettoyer mon âme de toute pollution.

 Revenons à Anne-Marie. Nous avions déjà échangé des regards  et je lui avais écrit quelques alexandrins auxquels elle n'avait pas répondu :

Il y a de ces soirs où les fleurs ont une âme

Une âme merveilleuse car une âme de femme

Mais jamais une fleur sous un ciel étoilé

N'aura l'âme aussi douce que ton âme adorée.

 A douze ans on croit encore que les femmes sont douces…

 Mon petit talent de rimailleur était très utilisé en sous-traitance par mes copains. Se servant de moi comme écrivain publique ils troquaient quatre vers promptement troussés contre quatre jolies billes en verre ou la moitié d'un goûter.

 Combien de mes quatrains ont enflammé le cœur de belles qui n'ont jamais su d'où provenaient ces mots enchanteurs mais devaient remâcher leur déception face à leur poète supposé ne sachant pas prononcer deux phrases correctes en direct live  devant elles ?

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Einstein avait déjà démontré que l'univers ne comportait pas trois dimensions mais quatre, la quatrième étant le temps ! ( " étant le temps " formulation amusante ). 

Moi, plus modestement, j'avais beau calculer plusieurs fois dans ma tête le résultat était toujours le même, terrifiant :

Que j'accélère ou diminue le pas, la distance à parcourir divisée par notre allure me donnait toujours le même résultat, nous arriverions peu ou prou sur la place à 16 h, heure fatidique de la rencontre de tout ce beau monde.

Essayez d'imaginer l'horreur de cette synchronisation implacable qui allait démolir  inexorablement mon image  aux yeux de  tous et anéantir tout espoir de séduire Anne-Marie !
Vous rendez-vous compte ? J'allais traverser cette place au vu et su de mes copains et des filles de l'école libre,  poussant une charrette remplie de bois mort en compagnie d'une mère ressemblant à une vieille momie égyptienne, ma tête surmontée d'un passe-montagne d'enfant avec des oreilles de chat qu'elle m'interdisait d'enlever.

 Regardez-les passer, eux ce sont les sauvages. Si le ridicule tuait j'étais mort. La honte !

- Ma vie est fichue, pensais-je certain de ne jamais me remettre d'une telle humiliation.

 Nous avancions, malgré le froid la transpiration coulait dans mon dos, le visage fatigué de ma mère se creusait sous l'effort.
Un dernier virage et nous arrivions  au carrefour redouté.

La situation était pire que ce que j'avais imaginé : Le cortège féminin arrivait juste à l'instant,  tous mes potes commencèrent à manifester leur admiration par moult sifflets, hurlements, cris d'animaux et de plus au même moment un car déversait sa cargaison humaine, la totale ! Il me sembla qu'Anne-Marie ne me quittait pas des yeux, moqueuse et dédaigneuse, cauchemar ou réalité ?

 C'en était trop, malgré ses cris désespérés j'abandonnai lâchement ma mère et la charrette qui se coucha sur le côté en répandant  son chargement de bois en plein milieu de la route, interrompant la circulation, puis me réfugiai pathétique et en pleurs dans un petit espace entre deux vieux immeubles, cherchant un trou de souris pour m'y glisser.

 Honteux d'avoir été vu dans cet équipage mais surtout désespéré de cette infamie incontrôlable : abandonner lâchement ma pauvre mère qui se battait quotidiennement pour que je ne manque de rien, j'aurais voulu mourir.

 Quelques copains charitables relevèrent  la charrette, ramassèrent le bois mort et portèrent assistance à ma mère.

Piteux  je la rejoignis un peu plus tard. L'expression de son visage douloureux, celui de Marie au pied de la croix, est gravée à jamais dans ma mémoire.

Elle me dit simplement :

- Je n'avais jamais eu l'impression d'être une merde, maintenant c'est fait.
Les larmes coulaient doucement de ses yeux, elle rajouta:
- Et il a fallu que cela vienne de toi, toi que j'aime plus que tout au monde !

 Cinquante ans plus tard je repense souvent à cet épisode monstrueux de ma vie méritant tous ces qualificatifs applicables à mon comportement : traîtrise, ignominie, vilénie, bassesse, lâcheté, indignité, abjection.

 Quelqu'un s'est-il déjà demandé si Marie avait pardonné à son Jésus bien-aimé les douleurs occasionnées par  son sacrifice ?
Maman  m'a-t-elle vraiment absous d'avoir eu honte d'elle ?
Sûrement, les mères pardonnent tout !

 Si l'on  pouvait revenir en arrière et remonter le temps, orgueilleusement je  pousserais la charrette de bois mort à ses côtés, l'entourant de mon affection tel un chevalier protégeant sa belle.  Nos deux têtes bien droites nous aurions proclamé ainsi à la face du monde notre amour  indéfectible et porté comme un étendard notre fierté de nous battre pour vaincre la misère.

Ainsi unis nous aurions dit merde au monde entier !

 Aimez, gâtez, protégez votre mère au temps heureux de sa présence sur terre sans vous préoccuper du regard des autres, après sa mort les regrets ne serviront à rien.

 Maman pardonne-moi, j'ai tellement honte d'avoir eu honte de toi !

Maman là dans mon cœur est un livre suprême

Ta vie est dans ce livre je l'espérais très long

Sur des milliers de pages j'aurais écrit " je t'aime"

La mort m'a devancé en inscrivant son nom.

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 Où que tu sois maintenant : Bonne fête maman !

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  • Cette histoire, lue par 1 259  personnes, est tirée de mon prochain livre :

 

    Des monstres ordinaires

   et
 autres histoires extraordinaires

 Visitez mon site Web : http://serge.boudoux.fr

mercredi 9 mai 2018

Histoires décapantes : parution n° 9 par Serge Boudoux




 

Qu'as-tu fait de mes rêves ?
  
 
 

Un craquement de branche sèche, le sifflement d'une respiration, j'entrouvre mes paupières et  l'aperçois…


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Aujourd'hui c'est " relâche " comme on dit dans le monde du théâtre.

Un peu saturé de toutes mes marches je vais faire le minimum, deux ou trois kilomètres de décrassage et basta ! Je gare mon auto près du stade du défens, siffle Happy que vous connaissez déjà et en route !

Je ne tourne pas comme d'habitude après la citerne mais continue tout droit. Après quelques centaines de mètres un panneau enjoint aux promeneurs de rester sur le sentier et de ne pas s'approcher des ancêtres feuillus. L'interdiction me fait l'effet inverse du résultat escompté, en bon français râleur et indiscipliné je m'empresse de sortir du chemin et  m'assois au pied  du plus imposant des monstrueux géants verts.

jeudi 3 mai 2018

Les saints ont le sens de l'humour, enfin je l'espère



La grotte miraculeuse



Je vais encore me faire des copains, surtout des copines.

 D'aucuns et certaines n'aiment pas que l'on se moque des choses de la religion, des gens bien placés à la droite du Père pourraient se fâcher, il faut se méfier !

On prête beaucoup de mérites à notre créateur hormis celui du sens de l'humour, pourtant le seul fait d'avoir donné vie aux humains, surtout à ceux censés le représenter sur notre terre, témoigne de sa part d'une solide aptitude à la dérision !


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Les journaux m'apprennent que la fréquentation de la grotte de Lourdes est en baisse de   24 %, les marchands du temple sont obligés de brader leurs images pieuses, bouteilles d'eau miraculeuse, médailles mariales, vierge dans la boule de neige etc…

 Vous allez comprendre pourquoi je vous parle de cela.

En 1980, lors de la dernière grossesse de ma femme, à l'occasion d'une prise de sang les médecins se rendirent compte qu'elle présentait un taux élevé d'anticorps contre la toxoplasmose, sans pouvoir discerner s'il s'agissait d'une ancienne maladie passée inaperçue ou d'une infection en cours de développement.

 Il nous fut signalé que dans cette seconde hypothèse le bébé attendu pouvait à sa naissance présenter des handicaps graves : cécité, hydrocéphalie ou pire, devenir plus tard agent immobilier, assureur ou informaticien.

La situation étant préoccupante on nous conseilla d'interrompre le développement du futur monstre pendant qu'il était encore temps.

Après mûres réflexions et comptant sur l'aide de Saint Antoine de Padoue et de la vierge Marie dûment sollicités nous décidâmes de conserver l'enfant.

Il faut reconnaître que nous avions mis le paquet pour obtenir l'aide céleste, Antoine et Marie reçurent de notre part la garantie que nous leur ferions brûler un cierge gros comme mon bras musclé.

 Appâtés par le gain ils voulurent bien intervenir. Un fils beau comme un dieu, j'allais dire comme son père, nous naquit, malheureusement les médecins ne s'étaient pas trompés il avait un handicap, il devint informaticien.

 Quinze ans plus tard, étant rappelés à l'ordre par quelques rêves prémonitoires et comminatoires remémorant la fameuse promesse nous nous sommes enfin décidés à payer cette dette. Les saints ne sont pas pressés, ils ont l'éternité devant eux mais il faut bien admettre qu'ils sont tout de même près de leurs cierges dont ils tiennent une comptabilité méticuleuse.


Ayant appris que la ville de  Lourdes comptait, outre celle de la vierge, de très belles statues de Saint Antoine, notre sens pratique nous porta à faire deux dévotions d'un coup et nous voici en route pour la petite ville pyrénéenne.

Arrivés là, une chandelle épaisse comme trois fois mon pouce fut allumée devant chaque statue en signe de reconnaissance et, déshydraté par le voyage, je bus un grand verre d'eau miraculeuse.

Je ne sais pas si c'est la grosseur un peu décevante des bougies qui  indisposa les sphères célestes, Notre Dame de la chapelle Saint Saturnin qui fut fâchée de nous voir porter notre reconnaissance aux pieds de sculptures concurrentes ou l'eau qui était chargée en bactéries surnaturelles, le fait est que j'eus pendant cinq jours une gastro carabinée, de celle qui compte dans la vie d'un homme.

Je pensais naïvement que la rancune était un défaut réservé aux mortels, il faut croire que non, les saints eux-mêmes ont leurs humeurs et des ressentiments. J'aurais bien dû me douter qu'on ne dupe pas Saint Antoine de Padoue comme certains ministres trompent le service des impôts en prétendant souffrir de phobie administrative.

Moi il ne faut pas me chercher, je ne vais pas laisser les saints faire la loi ici-bas, chacun doit rester sur son territoire comme disent les mafieux dans les films sinon c'est le bazar. De retour à la maison et guéri de ma tourista je décidai d'organiser une contre-attaque vengeresse dans le domaine que j'affectionne, la communication statistique :

Comptons ensemble : 

La grotte de Lourdes, lieu de pèlerinage incontournable mondialement réputé est ouvert aux fidèles depuis 1864.

 Le total cumulé des pèlerins s'étant rendus sur les lieux en 150 ans est proche de          320 000 000 ( trois cent vingt millions) six millions pour la seule année 2012 .

Les gestionnaires du site admettent généralement que seuls 1 % des pèlerins sont des malades ou des invalides, la ville aurait donc reçu trois millions deux cent mille patients venus chercher là une solution définitive à leurs maux.

Et là je pose la question qui fait mal, combien de guérisons miraculeuses authentifiées depuis 1864?

- 70 .

 soit 0.002 %

Le vrai miracle est donc là devant nos yeux, il est miraculeux qu'il n'y ait pas eu plus de guérisons.

N'importe quel hôpital ayant de tels résultats aurait fermé depuis longtemps, hé hé !


J'espère que Saint Antoine de Padoue et Marie ont le sens de l'humour !

Si je n'ai pas d'autres gastros dans les dix prochaines années je promets de leur faire brûler un cierge, cette fois il sera vraiment gros comme mon bras, surtout qu'il est beaucoup moins musclé

 J'en allumerai même un aux pieds de Saint Jacques, celui de Compostelle, bien que couverte d'or comme l'est sa statue il n'en soit plus à une bougie près.


Au diable l'avarice, on ne mégote pas avec sa santé !



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Cette histoire, lue par 2 411 personnes sur ce blog est extraite du livre :



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lundi 30 avril 2018

Histoires décapantes, parution n° 7 par Serge Boudoux


 

 
 
Au sommet du mont Vinaigre.

 

De ma terrasse, chaque jour où la visibilité est bonne je vois les antennes du mont Vinaigre se dresser dans le ciel de l'Estérel.

Ce petit mont culmine à 614 m d'altitude et ressemble plus à une colline qu'à une montagne, ce qui n'empêcha pas le brigand Gaspard de Besse détrousseur des agents du fisc  et les forçats évadés du bagne de Toulon de trouver  refuge au 18e siècle dans les bois couvrant ses pentes.

Conseillé par mon voisin René qui me vantait son sommet offrant aux courageux grimpeurs "une vue à couper le souffle" , expression bizarre suggérant que les yeux commandent aux poumons, par un beau mardi matin ensoleillé je décidai de vérifier le fait par moi-même.

 

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Après avoir traversé le village des Adrets de l'Estérel je me gare près de la maison forestière du Malpey et entame la montée à travers les Eucalyptus.

Les Eucalyptus sont des arbres extraordinaires, de leur tronc haut et droit ( " fier " écriraient des écrivains plus doués ou plus ennuyeux que moi), se détachent par endroits des écorces odorantes révélant une peau blanche, lisse et douce comme celle d'un bébé.
 
Le chemin est assez facile et très agréable. Je traverse un bois touffu de chênes- lièges, jette un coup d'œil en contrebas pour admirer le lac de l'écureuil, et traverse la piste d'atterrissage destinée  aux hélicoptères. Les deux cents derniers mètres sont rudes car plus raides, de gros rochers en forme d'escalier de géant m'acheminent jusqu'au sommet, une petite plate-forme d'une quinzaine de mètres carrés s'ouvrant à 360 ° sur la Méditerranée et l'Estérel.

A mon arrivée un couple en état de stress maximum s'affaire autour d'un petit bouledogue français blanc tâché de noir qui émet le bruit de locomotive caractéristique du chien en train de s'étouffer. En détresse respiratoire il tire une langue violette inquiétante. La femme invective son compagnon :

- C'est encore ta puta de bruja  qui fait des siennes et je t'avais bien dit que le mardi portait malheur, Martes ni te cases ni viaja.

Marié depuis quarante ans avec une femme d'origine espagnole vous pensez bien que je connais toutes les superstitions et les insultes proférées dans cette langue particulièrement riche en ces matières, même si pour conserver l'harmonie du foyer je feins de ne rien comprendre.

 Martes ni te cases ni viaja signifie " mardi ( réputé jour néfaste) ni tu te maries ni tu voyages" et ta puta de bruja " ta pute de sorcière ".

L'urgence pour l'instant n'étant pas de philosopher mais de sauver le chien j'asperge les pattes et le poitrail du pauvre animal avec ma bouteille d'eau, le miracle se produit il retrouve progressivement une respiration normale et une langue plus rosée.
 Ce petit truc m'a été appris par une de mes belles-sœurs propriétaire également d'un bouledogue français, bien que chez elle on ne distingue pas clairement le possédant du possédé.
Cette race étant assez fragile, j'explique au couple éploré que leur chien est vraisemblablement né avec un épaississement du voile du palais, anomalie courante pouvant se corriger par une petite opération chirurgicale.
 René avait presque raison la vue a bien coupé un souffle, celui du  petit chien, mais je crois plutôt que son malaise est dû à des efforts dépassant ses capacités physiques.

Le drame paraissant évité, sans mon intervention le toutou serait peut-être mort asphyxié, je prends le temps d'admirer le paysage qui est en effet fabuleux, d'ici on domine toute la côte méditerranéenne de la baie de Saint Raphaël aux rochers de Menton .
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Le couple reconnaissant me propose des biscuits. L'homme, la cinquantaine sportive et musclée ressemble un peu à Richard Gere avec ses cheveux gris, sa femme est plus ...comment dire ..."épanouie" pour utiliser une aimable métaphore.

Pendant quelques minutes ils m'expliquent que ce chien étant leur premier animal, son fonctionnement est encore une énigme pour eux.  Je comprends mieux leur impuissance face au problème. Comme ils sont très sympathiques nous redescendons et marchons ensemble un moment. La femme et le bouledogue sont vite distancés, alors, loin de toute oreille inquisitrice j'interroge Richard Gere.

- Je ne voudrais pas être indiscret ( phrase que l'on prononce toujours lorsque l'on se propose de l'être) mais pourquoi votre épouse vous a-t-elle dit :

- C'est encore ta pute de  sorcière qui fait des siennes ?

Il tourne la tête pour vérifier qu'elle soit hors de portée auditive et me raconte l'histoire qui suit.

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"Je suis directeur commercial d'une société de construction de maisons individuelles. Il y a environ dix-huit mois j'ai vendu une maison à un couple surprenant.  La femme est âgé de vingt huit ans le mari d'une quarantaine d'années.  Complètement sous la domination psychologique de son épouse pour laquelle il a divorcé d'un premier mariage, il m'a confié un jour qu'elle possédait des pouvoirs paranormaux et serait capable de jeter des sorts,  ce qui m'a beaucoup amusé. Pour moi le bonheur, la chance ou le malheur sont plus consécutifs à ma capacité de prendre ou non la bonne décision au bon moment que dus aux sorts que l'on pourrait me jeter.

J'ai côtoyé de près ce couple atypique pendant une grosse année, le temps nécessaire aux formalités de permis de construire, demande de prêt, puis à la surveillance du chantier.
 Comme à mon habitude à la remise  des  clés, le 31 juillet, j'ai offert un beau bouquet de fleurs à la nouvelle maîtresse de maison sans penser à mal. En recevant les fleurs elle a déposé sur mes joues deux gros baisers  ayant tendance à déraper vers mes lèvres. Ses yeux étaient mouillés, sans doute l'émotion  de rentrer dans sa nouvelle maison pensais-je naïvement.

Après les vacances d'août elle m'a rappelé :

- J'ai beaucoup réfléchi, suite à votre proposition j'ai décidé de vous prendre pour amant, mon mari est d'accord.

Je tombais des nues.

- Quelle proposition ?

- M'offrir des fleurs n'était pas une proposition ?

- Non, c'est une coutume dans notre société d'offrir un bouquet à chaque nouvelle cliente.

 
- Pour moi c'est une déclaration pure et simple, ne soyez pas timide puisque je vous dis que je suis d'accord.

J'ai répondu :

- Je suis très sensible à l'honneur que vous me faites mais je suis marié et fidèle à ma femme.

 Richard Gere a jeté un bref coup d'œil derrière lui,

- Nous sommes entre hommes, cette fille ne me plaisait pas du tout, autrement…vous me comprenez… 

Il poursuit,

- Avec un petit rire elle a dit: -  Vous ne tarderez pas à changer d'avis.

Le lendemain j'avais un accident de voiture. Une heure plus tard je recevais un appel, c'était elle:

- Alors ?

- Alors quoi ?

- Toujours pas décidé ?

- Je ne comprends pas ?

- Vous comprendrez mieux demain

Le surlendemain ma femme avait un accident de voiture. Une heure plus tard je recevais son appel :

- Toujours pas décidé ? Vous n'avez pas encore compris.

- Je n'ai pas du tout l'intention d'être votre amant.

- On ne me dit pas non à moi, et ce n'est pas un vieux débris comme vous qui va me résister, attendez la suite.

Il est vrai que pour une femme de 28 ans un homme de 54 ans est sans doute très vieux.   Elle était donc certaine de me faire un grand honneur et, manifestement chagrine que j'aie boudé son offrande, devait être terriblement humiliée de mon refus.

Deux heures plus tard ma femme m'appelle :

- Je ne sais pas ce qui se passe mais toute ta collection de petits cochons en cristal vient d'éclater en morceaux.

Deux jours se passent, nouvelle sollicitation, je réitère mon refus au téléphone et commence à m'énerver, ma persécutrice me répond d'un ton mielleux :

- Vous avez bien un petit-fils de six mois ?

Cette histoire allait trop loin, je lui ai proposé :

- Ok, demain je vous invite à déjeuner.

Je suis rentré chez moi et j'ai tout expliqué à ma femme. Horrifiée de nous savoir ainsi en butte aux entreprises d'une démone qu'elle baptisa immédiatement " ta puta de bruja ", elle s'empressa de faire bouillir du vinaigre dans une casserole et de jeter du sel derrière son épaule en marmonnant des incantations, remèdes souverains contre les envoûtements comme chacun sait.

 
J'ai emmené mon imaginaire maîtresse auto proclamée dans un restaurant près de chez elle. Nous avons discuté gentiment un instant, elle pensait que je me pliais enfin à ses volontés. Comme  elle avait l'air d'être bien connue du personnel, au moment du dessert je me suis levé, l'ai empoignée par le haut de son corsage et l'ai collée au mur  avant de l'invectiver au vu et su de tout le monde :

- Si tu ne me lâches pas les baskets et si mon petit-fils a le moindre rhume, une diarrhée ou plus de 37.5° de fièvre  je te crève connasse.

 Il n'est pas dans mes habitudes d'être discourtois mais là il fallait mettre le paquet.

J'ai payé et suis sorti sans avoir bu mon café, c'est vous dire si j'étais  en colère.                Je ne crois pas du tout qu'elle soit responsable de tout ce qui m'est arrivé, sans doute a-t-elle appris les accidents que nous avons eus, ou bénéficié d'un concours de circonstances et de coïncidences extraordinaires, Cocteau disait à peu près :" Face à des évènements qui nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs." 

Je n'ai plus jamais entendu parler d'elle.

Par contre maintenant j'ai un autre problème, chaque fois qu'il se produit un évènement sortant de l'ordinaire, trois jours de pluie, une chute de grêle, une fièvre du petit dernier  ou un tee-shirt disparaissant puis  réapparaissant ma femme me dit :

- C'est encore ta sorcière qui fait des siennes. "

 
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Nous étions arrivés près des voitures, j'ai salué mon compagnon de marche sa femme et leur petit chien blanc taché de noir qui nous avaient enfin rejoints. Au moment de partir j'ai remarqué quelque chose, j'ai baissé ma vitre et les ai prévenus :

- Vous avez une roue un peu dégonflée.

 Une voix féminine prononça alors distinctement ces mots :

- C'est encore ta puta de bruja qui fait des siennes !

 
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Sur le chemin du retour une phrase du séducteur malgré lui m'est revenue en mémoire. Après avoir empoigné son admiratrice trop assidue par le col il lui a dit :

- Si mon petit-fils a le moindre rhume, une diarrhée ou plus de 37.5° de fièvre je te crève connasse.

Pour quelqu'un qui ne croit pas aux envoûtements c'est une curieuse réaction, non ?

 
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Moi je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur.



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Cette histoire est extraite du livre :


 



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Prochaine parution : La grotte miraculeuse.


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