lundi 13 août 2018

Les Tribulations d'un Lyonnais en Provence. Histoire n°18







 LE HUITIEME MEDECIN !

Après avoir lu cette histoire vous ne verrez plus jamais le monde médical du même œil.




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Il se trouve que je suis né avec une petite anomalie cardiaque, trois fois rien, mon cœur s'arrête parfois.

Revenons un peu en arrière.
Une nuit de novembre 1958, j'avais dix ans, mon cœur fit l'impertinent et décréta subitement, tel un syndicaliste français de base, un mouvement de grève sans concertation ni négociations préalables. (Que les syndicats se rassurent je me gausse uniquement des gens que j'aime bien.)
Après quelques secondes angoissantes, en syncope je fus projeté dans un lieu inconnu et enchanteur, un champ couvert de fleurs colorées et odorantes.
 Lorsque les pulsations reprirent spontanément, arraché contre mon gré à ce lieu paradisiaque je me retrouvai bêtement dans mon lit, désespéré et me répétant en boucle :
- Je viens de vivre un moment d'éternité.

A ce moment de l'histoire la narration parait bien banale, il s'agit d'un beau rêve pensez-vous.
Un beau rêve à quelques détails près : le lendemain j'avais acquis une mémoire monstrueuse, la capacité de lire une page complète en une fraction de seconde et d'autres particularités qui me valurent bien des déboires.
Cette mémoire était insupportable, je ne pouvais rien oublier. Toutes les plaques minéralogiques des voitures aperçues, tous les numéros de téléphone composés ou d'appels reçus depuis des mois, chaque mot lu, étaient définitivement gravés dans ma mémoire, faisant de moi une vraie bête de foire.

 Je ne parlai jamais à personne de cet incident qui se reproduisit régulièrement, c'était mon secret.


Lyon, an de grâce 1974.

Âgé de  26 ans, mon cœur, cet impertinent qui ne bat que pour vous jolie lectrice, se met toujours en grève quelques secondes de temps à autre, me procurant ainsi de très belles syncopes qui me sont maintenant habituelles.
Ayant frôlé un accident de voiture je consultai enfin.
Après moults examens le corps médical unanime décida de me faire bénéficier d'une toute nouvelle découverte, le pacemaker.
 L'opération étant réputée bénigne un cardiologue implanta donc sous la peau de mon pectoral droit, reliée à mon cœur par une sonde intraveineuse se terminant en une électrode métallique, une pile au lithium de la dimension d'un paquet de gitanes dite pile sentinelle , ce qualificatif étant dû à sa capacité à  ne se déclencher qu'au-dessous d'une certaine fréquence pour relancer " la pompe". 
Au début l'intervention d'une force étrangère forçant le cœur à taper plus vite est très désagréable, puis on s'habitue et finalement on est rassuré, même ravi d'être devenu " bionique". Une carte d'invalidité définitive me fut délivrée par un organisme officiel nommé la Cotorep.

Huit ans plus tard le cardiologue changea la pile qui s'usait puisqu'on s'en servait (clin d'œil à tous ceux qui se crurent obligés de m'asséner inlassablement la plaisanterie d'usage que les moins de trente ans ne peuvent pas apprécier à sa juste valeur: la pile Wonder ne s'use que si l'on s'en sert, les cons !)

Dix ans plus tard nouveau changement par le même médecin. L'implant magique était plus discret maintenant grâce aux progrès technologiques et me valait un joli succès et une fouille au corps à chaque voyage en avion, interdiction m'étant faite de passer sous les portiques de détection.

En pleine forme, très sportif et dans la force de l'âge : course à pied, haltères, aérobic, musculation j'avais oublié mon pacemaker.

Lors d'une visite de contrôle mon fidèle cardiologue qui vieillissait plus mal que moi m'annonça qu'il convenait de prévoir d'urgence un remplacement, l'objet miraculeux censé soutenir mon cœur étant vide de son énergie, sans doute depuis plusieurs semaines.

Vous allez me trouver soupçonneux mais il me sembla voir briller dans ses yeux des lueurs peu médicales : supplément d'honoraires, marge sur implant etc…

Je demandai donc à une équipe médicale indépendante une nouvelle évaluation de mon système cardio-vasculaire.
Le résultat fut sans ambiguïté mais pas sans surprise :
- Pourquoi vous a-t-on implanté ce pacemaker dont vous n'avez pas besoin ?
Mes syncopes avaient totalement disparues malgré la pile hors d'usage, d'après ces jeunes médecins elles étaient vraisemblablement causées par, je cite :
- une altération du faisceau de His congénitale bien stabilisée maintenant, considérée comme mineure, ne nécessitant aucun appareillage particulier.


Mon cardiologue, chagrin de la remise en cause de son bisness me retira l'objet litigieux mais grognon laissa dans mon corps la sonde, fin câble métallique recouvert de plastique de 30 cms de long.
Il ne savait comment extraire ce fil intégré au muscle cardiaque depuis si longtemps.

Je l'oubliai et la vie continua.

Ne vous impatientez pas, le drame couve, il ne saurait tarder. Vous avez vraiment pris de mauvaises habitudes.


Début 2008.

Depuis plusieurs jours je ne me sens pas bien, quelque chose cloche dans la belle mécanique de mon beau corps ( si on ne fait pas sa pub soi-même…).
Je traite cette indisposition par le mépris, avec un cousin nous entreprenons de faire le parcours de santé dans le bois contiguë au stade du défens. Mens sana in corpore sano. Ce parcours est parsemé d'agrès de toutes natures. Arrivés aux barres asymétriques je tente un rétablissement osé et cogne violemment mon torse à une poutre.

Dans la nuit une douleur thoracique atroce déchire ma poitrine avec une sensation d'étouffement qui s'amplifie à chaque respiration.

Vous voilà rassurés ? la tragédie est là, ouf !


Tout ce qui suit est une pure réalité.


Premier médecin :

Le lendemain je pars à pied, 800 m, chez mon généraliste à qui je raconte mon histoire, il m'ausculte sommairement et conclut à une petite déchirure musculaire, je repars avec un tube de doliprane.

Trois jours après, je ne vais pas mieux, il écoute mes poumons " qui crépitent joyeusement"  annonce-t-il, " rien de grave, un peu d'emphysème. "


Second médecin.

Je vais mal, rendez-vous est pris chez un pneumologue de Fréjus. La côte d'Azur n'étant pas vraiment un désert médical l'accès aux divers spécialistes n'est ni long ni compliqué.
 Je lui raconte mon histoire et signale que je suis porteur d'une sonde, information sans intérêt pour lui, il la balaie d'un revers de main. Le brave homme pense que j'ai une côte cassée.

 Quelques jours plus tard sur ma demande il se décide à me faire passer une IRM qui révèle des séquelles d'embolie bilatérale, en clair des caillots ont bouché mes deux poumons, ce qui entraîne la mort immédiate dans 50% des cas. Affolé il me prescrit des anticoagulants et m'adresse à une cardiologue pour un second avis.


Troisième médecin.

La cardiologue me reçoit en urgence quatre heures plus tard. Auréolée du titre d'ex chef de clinique du CHU d'une grande ville du sud-ouest, elle écoute mon histoire d'une oreille distraite et me fait une piqûre intramusculaire d'anticoagulant censée parer au plus pressé en attendant l'effet des cachets.


Je vais de plus en plus mal, chaque après-midi sur le coup des 16 heures une grande fièvre me fait claquer des dents.


Quatrième médecin.

Des analyses faites par un laboratoire spécialisé montrent que les caillots responsables probables du problème se forment spontanément suite à une anomalie génétique. Le médecin du labo m'explique gravement qu'il convient d'alerter mes frères et sœurs vraisemblablement nés avec la même tare.

Ma première règle de vie étant : ne jamais croire une information sans l'avoir vérifiée par moi-même, je lis les conclusions jusqu'au bout, lecture édifiante. Une petite ligne signale que les résultats sont totalement faux si le sujet est traité par anticoagulants.

- Vous auriez pu me dire que vous étiez sous traitement, ronchonne le médecin privé de ce patient anormal, déçu comme un enfant à qui on retire un jouet.

J'ose suggérer :

- Vous auriez pu me le demander.


J'absorbe scrupuleusement les cachets d'anticoagulant prescrits mais je vais de plus en plus mal, je m'essouffle à chaque pas, je me sens mourir, j'ai pris vingt ans en trois mois.


Cinquième médecin.

Sur la recommandation d'un voisin anesthésiste un grand pneumologue Lyonnais me reçoit en priorité. Il me garde dix minutes en consultation : cinq pour tenter désespérément de soigner son ordinateur défaillant, deux pour écouter mes poumons avec un antique stéthoscope, deux pour me conseiller de poursuivre mon traitement anticoagulant et deux pour demander à sa secrétaire de me présenter ses honoraires, cent euros.
 Oui je sais le total fait onze minutes, je voulais voir si vous suiviez et vous prouver que la médecine n'est pas une science exacte.


Je ne peux plus monter mes escaliers.

Sixième médecin

Un autre voisin m'a conseillé son généraliste qu'il considère comme génial.  C'est une remplaçante qui me reçoit, pour faire baisser ma fièvre j'ai droit à huit jours d'antibiotiques, miracle je me sens mieux. Quinze jours après la fin des antibiotiques la fièvre revient.

Dix jours plus tard je ne peux plus lever mes bras pour me doucher, je suis trop fatigué, je ne peux plus porter mes petits-enfants sur mon dos, chaque soir je me prépare  à mourir dans la nuit. J'ai noté sur un registre mes instructions et mes dernières volontés.


Septième médecin.

Le généraliste génial est là. Il m'écoute attentivement, (on rencontre parfois des médecins qui écoutent leurs patients, certains même les entendent  mais l'espèce est en en voie de disparition)  décroche son téléphone et appelle Monsieur M.. pneumologue à Draguignan, ce gars-là va me sauver la vie.


Huitième médecin.

Monsieur M.. pose les bonnes questions et comprend immédiatement ce qui se passe. Il ne prend pas de précautions oratoires:

- Trois sortes d'embolie peuvent vous tuer : les caillots circulants, les embolies médicamenteuses et les emboles dus à une infection.
 La sonde de votre pacemaker étant un corps étranger les bactéries trouvent là un refuge idéal pour se développer et former des colonies.
 Le choc dû au coup dans votre poitrine a vraisemblablement libéré des sacs bactériens qui sont partis dans votre circulation sanguine et sont restés bloqués dans vos poumons, heureusement. Ils auraient très bien pu déclencher un infarctus ou un AVC. Le problème maintenant est que cela peut recommencer d'un instant à l'autre
. Risque supplémentaire un choc septique dû à l'infection peut vous tuer à tout moment et dernier impératif absolu, stoppez immédiatement les anticoagulants, ils peuvent être à l'origine d'une hémorragie incontrôlable. 


J'arrête là cette histoire, sachez seulement que je fus opéré en extrême urgence à La Timone ( Marseille ) par une des rares équipes françaises capable d'extraire d'un corps humain vivant un câble d'acier présent là depuis près de 35 ans.

Ils me le retirèrent difficilement mais ne purent accéder à l'électrode de 4 mm2 enkystée dans mon cœur.

 Il s'avéra que cette sonde était  infectée par quatre races différentes de bactéries, j'hébergeais un vrai zoo, je restai donc six semaines sous perfusion de Vancomycine, antibiotique de dernier recours.

Le chirurgien me confia que près d'un pacemaker sur deux était implanté inutilement. 

Si votre garagiste répare mal votre voiture vous changez de garagiste ? si votre médecin  n'améliore pas votre état consultez-en un autre, conseil d'un vieux patient impatient et si on veut vous implanter un pacemaker ou vous enlever la prostate en un tour de main demandez un second, voire un troisième avis avant d'être mutilé.


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A cette époque j'avais créé avec un ami Cannois une société de marchand de biens qui achetait des petits appartements pour les revendre après rénovation. J'en assurais toute la partie administrative.

Mon associé, les yeux humides, me confia un jour qu'il s'était fait beaucoup de soucis. J'étais très ému de constater l'intérêt et l'affection qu'il me portait. Je me faisais des illusions, il me répéta:

- je me suis fait un de ces soucis, en cas de malheur qui aurait fait les papiers ?

Quelle leçon d'humilité ! " Vanité des vanités, tout est vanité " dit l'Ecclésiaste

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Aujourd'hui je vais merveilleusement bien, merci. On vit très bien avec une électrode fichée dans le cœur, et contrairement à ce que prophétisait le pneumologue, grâce à mes randonnées  j'ai retrouvé l'intégralité de mes capacités respiratoires réduites par les embolies.

Je ne sais pas comment vous auriez réagi, moi j'ai appelé les six premiers médecins pour les traiter d'incompétents, leurs excuses embarrassées m'ont fait du bien et peut-être vont-ils enfin apprendre à écouter …On peut toujours rêver ! En tous cas il me semble que la santé est un bien trop précieux pour être confié à ceux qui ne sont pas sourds mais ne veulent rien entendre. 


Hier chez ma coiffeuse je suis tombé sur un petit bouquin expliquant que nous avons tous un ange gardien guérisseur. Notre environnement paranormal doit être très encombré car beaucoup de médecins emplumés circulent continuellement et invisiblement autour de nous parait-il.
L'auteur du livre a l'air de bien connaître le fonctionnement de nos Séraphins thaumaturges,  manifestement il discute souvent avec eux grâce à une ligne directe avec le ciel. Il convient, prévient-il, de les prier trois fois pour espérer leur intervention.

 Je me demande ce qu'ils peuvent bien faire pendant les deux premières prières, ils dorment, jouent aux cartes avec les copains ou savourent notre soumission? et si on ne les prie pas, ils s'en foutent ? Alors là-haut c'est comme ici-bas il faut supplier pour être entendu ?

Bon dans ce cas je vais rester encore un peu dans notre vallée de larmes.

Août 2018.

Transféré par les pompiers à l'hôpital de Grasse pour douleurs dans la poitrine je suis rentré chez moi de ma propre initiative après quatre jours sans diagnostic ni traitement.. Ma cardio a réglé le problème.
Croyez-le ou non, la situation hospitalière s'est encore dégradée.  Il n'y a même plus de médecins pour se tromper. Ce n'est pas plus mal, au moins ils ne pourront pas me tuer...

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Cette histoire est extraite du livre :





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jeudi 19 juillet 2018

Les Tribulations d'un Lyonnais en Provence. Histoire n°16


 

 
 
 
 

Le petit homme du  barrage de Malpasset

 

 Pour une fois je ne suis pas seul, mon voisin médecin a voulu m'accompagner avec un de ses amis. Discrètement il m'a demandé :

- Essaie de nous trouver un petit parcours plat, mon copain insiste pour marcher avec nous mais il n'a pas fait de sport depuis bien longtemps et comme c'est un bon vivant …

Effectivement l'ami présente une cinquantaine largement enrobée, il semble avoir le souffle court et la jambe traînante. Exceptionnellement j'accepte de les cornaquer (un cornac étant le maître et le guide d'un éléphant).

Nous garons notre auto sur la place des Estérêts du lac, gros hameau lointain de Montauroux presqu'aussi important que le cœur du village et nous voilà partis.

Du parking il faut grimper une dizaine de mètres pour rejoindre le sentier, l'ami est déjà essoufflé, deux cents mètres plus loin  il a un point de côté, ça commence fort.

Si le but de la promenade dont je vais vous parler est spectaculaire,  le chemin qui y mène, quatre kilomètres de piste poussiéreuse plate, sans ombre et sans intérêt parait toujours très long .

L'objectif de notre randonnée est le barrage de Malpasset, enfin ce qu'il en reste, mais le sujet de l'anecdote que je veux raconter est moins dramatique.

 

Un peu d'histoire selon Wikipédia :

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Au début de l'hiver 1959, des pluies torrentielles vinrent remplir pour la première fois le nouveau barrage d'irrigation de Malpasset, en amont de Fréjus. Lorsque celui-ci céda soudainement, le 2 décembre 1959, près de 50 millions de mètres cubes d'eau déferlèrent, ravageant campagnes et villages jusqu'à la mer. C'est la plus grande catastrophe de ce genre qui ait jamais touché la France.
Le barrage est donc rempli à ras bord lorsqu'il cède, à 21 h 13 exactement. Le bruit du craquement de sa voûte alerte en premier le gardien de l'ouvrage, qui se réfugie en haut de sa maison, à 2 km et demi en aval. Bien lui en prend : une gigantesque vague de 40 m de haut déferle dans l'étroite vallée à la vitesse de 70 km/h. Balayant tout sur son passage, elle débouche sur Fréjus 20 minutes plus tard, avant de se jeter dans la mer.

Le plan ORSEC - plan d'organisation des secours - est immédiatement déclenché. Les militaires des bases locales ainsi que des hélicoptères de l'armée américaine basés dans les environs s'occupent de porter secours aux survivants, mais aussi de dégager les corps des victimes. Le général de Gaulle, président de la République, venu sur place quelques jours plus tard, découvre une zone totalement sinistrée. La catastrophe a fait 423 victimes humaines, sans compter  les voies ferrées  arrachées, les fermes soufflées, les animaux déchiquetés.

 
Selon Arte, les services secrets allemands auraient une preuve contredisant formellement les résultats de l'enquête française concluant à l'origine naturelle de  la  catastrophe de Malpasset. En 1959, en pleine guerre d'Algérie le front de libération national algérien aurait posé une bombe au pied du barrage.

Qui croire ? Mais là n'est pas le sujet de cette histoire.

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Après une bonne heure et demie de marche ponctuée de pauses et de plaintes finissant toutes par " on arrive bientôt ?"  nous voici rendus sur les lieux.

 Le site du cataclysme ayant été laissé en l'état, l'arrivée est toujours très impressionnante.
De la rive gauche du petit défilé sur lequel s'appuyait le barrage sortent des barres de fer tordues grosses comme un bras d'homme, d'énormes blocs de béton emportés par la vague meurtrière barrent la vallée en contrebas.

Seul le côté gauche a cédé, le côté droit lui est intact dominant du haut de ses 60 m les 4 ou 5 m de murs rabotés par la fureur des eaux.

 Mes compagnons commencent à mitrailler le site, tirer des selfies ( petite masturbation photographique) , prenant la pose devant les blocs.

Une jeune femme noire court sur le sommet des ruines du barrage, un petit homme dégarni et nanti d'un ventre confortable la couve d'un regard  attendri. Elle n'est pas très belle de visage mais sa peau café au lait et son joli corps presque juvénile attire le regard. Elle crie:

- Ven conmigo mi ángel,  viens avec moi mon ange!

Je tourne la tête pour contempler le destinataire de ce qualificatif, il n'y a là que moi et le petit homme donc c'est à lui qu'elle s'adresse. Elle doit être myope ou très imaginative pour conférer à ce gars un attrait un tant soit peu angélique. J'ai subitement et inexplicablement un accès de cruauté envers lui alors je l'interpelle en soulignant lourdement la différence d'âge :

- Je crois que votre fille vous appelle.

- Ce n'est pas ma fille, c'est ma femme.

Il répond fièrement à son épouse, puisqu'épouse il y a :

 - No, no es que yo estoy cansado, pero cuidar de sí mismo, es peligroso, que je traduis approximativement - Non, je ne viens pas je suis fatigué mais fais attention à toi, c'est dangereux.

Je regrette déjà la méchanceté de mon intervention consistant à insinuer que sa femme soit sa fille alors je lui tends une barre de chocolat un peu molle et engage la discussion d'un ton plus aimable.

Je dois avoir un don d'empathie pour pousser ainsi les inconnus à la confidence, voilà ce qu'il me raconte après quelques minutes d'échanges informels mais amicaux.

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" Je suis directeur général adjoint d'une multinationale qui s'occupe d' environnement. Mes fonctions m'amènent à voyager partout dans le monde. Il y a une dizaine d'années j'ai travaillé et résidé quelques mois à Cuba.
Ce pays est très pauvre mais les habitants sont chaleureux surtout les femmes. Elles sont prêtes à tout pour échapper à leur misère, en peu de temps j'étais entouré de créatures plus belles les unes que les autres, à ma grande surprise elles me trouvaient terriblement séduisant.
 J'en ai ramené une avec moi et l'ai épousée, sous le régime de la séparation des biens, pour qu'elle puisse rester officiellement en France. Elle avait vingt deux ans, moi quarante cinq.
Trois ans plus tard elle parlait parfaitement français, avec l'espagnol sa langue maternelle plus l'anglais qu'elle pratiquait à la perfection elle se retrouva ainsi trilingue comme moi. Elle a trouvé un boulot dans le tourisme et un jour elle m'a quitté pour un chat de gouttière passant là.
 Quelques mois plus tard j'ai ramené une jolie blonde aux yeux bleus de Donetsk en Ukraine. Elle m'a adoré pendant deux bonnes années, le temps d'apprendre notre langue, puis m'a quitté après trois ans de vie commune.
J'ai ensuite épousé une colombienne et le même scénario se déroula.

Ayant  bien conscience que je ne suis pas un apollon, finalement au lieu de me lamenter je me suis dit : " d'un inconvénient faisons un avantage".
 On dit que le mariage transforme les fées en sorcières alors moi je ne vis qu'avec des fées qui n'ont pas le temps de se métamorphoser.
 Maintenant j'ai pris l'habitude de changer de femme régulièrement, je me suis organisé une petite vie douillette. Je n'ai pas besoin de me casser la tête pour les distraire, je fais toujours avec elles les mêmes promenades, les emmène dans les mêmes restaurants etc…puisque pour chacune c'est la première fois.

Il jette un coup d'œil vers sa princesse noire pour vérifier qu'elle soit hors de portée de voix et  prononce cette phrase ahurissante :

- Si certains renouvellent leur voiture tous les deux ans moi j'ai une nouvelle femme jeune dans mon lit tous les trois ans, c'est quand même plus agréable d'avoir régulièrement un modèle récent, non ?
 La compagne actuelle que vous voyez sur le barrage vient de Punta Cana, pour le moment comme elle ne parle pas très bien notre langue elle m'adore,  je lui apporte ce que toutes les femmes recherchent en priorité, la sécurité. Elle me quittera dans quelque temps quand j'en aurai bien profité mais ce n'est pas grave, c'est prévu, mon scénario est bien rôdé.
Pour la prochaine j'ai envie de tâter un peu de l'asiatique, il parait que les cambodgiennes ou les thaïlandaises sont très dociles."

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J'ai abandonné la quatrième mais provisoire épouse aux bons soins et sollicitudes triennales du petit homme délicatement romantique.

 Nous sommes repartis et rentrés difficilement, l'ami de mon ami avait des ampoules aux pieds grosses comme mon pouce.

En route je me suis fait la réflexion suivante:

 Je suis marié depuis quarante huit ans avec la même femme, en imaginant avoir adopté un style de vie analogue à celui de mon éphémère copain du barrage j'en serais donc à ma seizième épouse, seize redémarrages de vie commune etc…

Se pose alors la question suivante: vaut - il mieux vivre toujours la même chose avec des femmes différentes ou vivre des choses différentes toujours avec  la même femme ? Vaste débat.

Moi j'ai choisi, mais parfois j'en ai marre qu'on m'aime pour moi-même, j'aimerais bien être aimé aussi de temps en temps pour mon argent (pour les grognons, attention plaisanterie du second degré).

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Un de mes voisins enclin à la soumission vit un enfer avec une sorcière n'ayant vraisemblablement jamais été fée et ne sachant qu'inventer pour lui pourrir la vie, demandant justification de chaque centime dépensé, reprochant chaque minute de retard, écoutant chaque communication téléphonique, confisquant bouteilles d'apéro et cigarettes.
 Lorsque je lui ai expliqué cette histoire gravement il a suggéré cette conclusion :

- Si je comprends bien ton gars de Malpasset et moi avons loupé tous les deux nos mariages, lui parce que ses femmes sont parties, moi parce que la mienne est restée.

Il disait cela très sérieusement, moi j'étais mort de rire mais finalement il n'avait pas tort.

 LOL comme on dit sur les réseaux prétendument sociaux

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Cette histoire est extraite du livre :


 
 

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samedi 7 juillet 2018

Les tribulations d'un Lyonnais en Provence : Histoire n° 15


 

La recluse du vieil Antibes.

 

 

Paul, un vieil ami à moi presqu'un frère, habite un quartier chic d'Antibes depuis une vingtaine d'années.
 Il est cité et présenté par celles et ceux qui le connaissent comme le spécimen du mari modèle.
Marié depuis 45 ans avec Thérèse pour laquelle je n'ai pas une estime incommensurable chaque matin il fait les courses, ramène une rose en gage d'amour immortel à son épouse, passe l'aspirateur, de plus il jouit depuis toujours d'une réputation de fidélité et de vertu absolues.
 Aux yeux de tous par rapport à lui Saint Augustin ou Jean-Paul Deux étaient de grands débauchés.
Cette quasi sainteté n'est pas sans générer des comparaisons pas forcément flatteuses pour ceux qui pâtissent d'une notoriété plus douteuse, suivez mon regard dans le miroir.

Un jour, il m'annonça d'un ton de commandement inhabituel:

- Je t'emmène " faire un tour " dans le vieil Antibes.

Après avoir longé les remparts nous sommes arrivés sur la jolie placette du Safranier, et avons descendu les petites ruelles étroites et moyenâgeuses. Avec leur  pavage de pierre, leurs murs tapissés de bougainvilliers colorés de plantes grimpantes et odorantes, les ombres, le silence, on a vraiment l'impression d'être projeté dans un autre monde plusieurs siècles en arrière. J'adore !
La vérité me force toutefois  à reconnaître qu'il y a bien quelques crottes de chiens au sol et une odeur d'urine persistante dans l'air mais j'ai décidé de ne voir que le bon côté des choses.

 

Dans un discret renfoncement Il a sonné à une vieille porte en bois cloutée percée d'un petit judas grillagé, après un léger bourdonnement et un bruit sec la porte s'est entrouverte, sans doute actionnée par un mécanisme invisible.

Un petit chemin avec des pas japonais menait à une maisonnette basse. Sous un arbre de Jérusalem planté devant la terrasse une femme était assise dans un fauteuil en osier, je l'appellerai Emmanuelle pour la circonstance.
Il était difficile de lui donner un âge, peut-être cinquante ou cinquante cinq ans, les femmes d'aujourd'hui ne vieillissent plus. Son physique ne m'a pas laissé une impression inoubliable mais il se dégageait d'elle, je ne sais pourquoi je l'ai ressenti ainsi, une grande tendresse.

 

Mon ami l'a embrassée sur la bouche en disant :

- Bonjour mon cœur.

Il s'est tourné vers moi, très cérémonieux :

- Emmanuelle, je te présente mon ami Serge l'écrivain dont je t'ai déjà parlé, Serge voici Emmanuelle, l'amour de ma vie.

Un silence embarrassé s'installa, je ne comprenais pas ce qui se passait, j'ai pourtant l'habitude des situations ambigües mais imaginez que vous découvriez que le Pape a une maîtresse.
 Dans l'histoire, de nombreux souverains pontifes en eurent plusieurs, mais c'était il y a longtemps on en a perdu l'habitude et maintenant souvent  les religieux préfèrent les jeunes garçons.
Les femmes sont moins harcelées par les curés de nos jours, peut-être un Evêque ou un Cardinal de temps à autre taquine -t-il encore un peu quelque bourgeoise, mais cela reste très marginal…

 

Emmanuelle me regardait, des larmes coulaient lentement de ses yeux.

 D'une petite voix douce elle a prononcé ces mots qui sont restés gravés dans mon esprit :

- Je suis trop heureuse, depuis toutes ces années c'est la première fois que je sors de l'ombre.

 Mon ami agacé  a demandé sèchement:

- Pourquoi pleures-tu? C'est bien ce que tu voulais, non ? tu n'es jamais contente !

 

Gêné, je suis resté muet. Vous savez que je ne suis pas le dernier à me moquer de mes contemporains et de moi-même, mais là je ne savais que penser.
 J'avais envie de la serrer dans mes bras pour la consoler du mal que cet homme lui faisait, manifestement sans s'en rendre compte.

Nous avons bu un café corsé accompagné de navettes provençales, biscuits oblongs à l'anis, parlé de tout et de rien, Emmanuelle jetait de petits regards inquiets vers mon ami.

 

Lorsque nous sommes repartis Paul m'a expliqué:

 

- " Emmanuelle et moi sommes amants depuis une dizaine d'années, j'ai toujours fait très attention à ce que personne ne se doute de cette liaison. Depuis le premier jour j'ai été clair avec elle, elle savait que j'étais marié et que je ne quitterai jamais Thérèse, cela lui ferait trop de peine.
 Je la vois chaque jour, je lui apporte une rose, j'ai organisé ma vie en conséquence.
 Tu es le seul à la connaître, elle avait envie d'exister un tout petit peu aux yeux du monde, alors comme je n'ai confiance qu'en toi je te l'ai présentée, ça va la calmer pour quelque temps, tu sais comment sont les femmes."

 

Il a réfléchi puis prononcé cette phrase dévastatrice:

- En fait, passés les premiers mois de grande passion une maîtresse pose plus de problèmes qu'elle n'en résout, aussi maintenant je me sers de l'une pour supporter l'autre, et vice-versa.

 

Je ne lui ai posé aucune question et fait aucun commentaire, je ressentais une grande culpabilité, toute l'hypocrisie, la lâcheté et l'égoïsme des hommes m'explosaient au visage. Cette femme  vivait ainsi ignorée de tous, recluse volontaire, combien de Noëls solitaires, de vacances désespérantes, d'attentes angoissées d'un appel qui n'arrive pas, d'anniversaires sans joie a-t-elle supportés ?

 

Ne vous trompez pas, je ne voudrais pas donner de leçon à qui que ce soit mais croyez- le ou non, j'ai espacé mes rencontres avec Paul, je l'aime moins parce que je m'aime moins. Pourquoi ai-je éprouvé une telle humiliation ? Il n'y avait aucune misère, s'il y en avait une elle n'aurait pas dépendu de moi, et Paul semblait se satisfaire de cette situation.

 C'est sûrement la faute à Saint-Exupéry, ne manquant par ailleurs pas une occasion de faire dire des conneries à son sale gosse de petit prince insupportable qui m'a toujours gonflé, il pontifiait :

- être homme c'est sentir la honte en face d'une misère qui ne semblait pas dépendre de soi.

 C'est sans doute ça, je suis un homme donc je sens bien la honte.

 

 Je pense souvent à Emmanuelle, à tous ceux et celles dont nous piétinons la vie, nous braves gens sûrs de notre bonne foi et en paix avec notre conscience assurant que nous n'avons rien à nous reprocher .
 
 
Quand revient le temps de l'automne
je pense à tout ce temps perdu
je n'ai fait de mal à personne
je n'ai pas fait de bien non plus
et j'ai ...le cœur gros.

 
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Et je vais me faire encore des copains:

 


- Mesdames méfiez- vous des maris trop parfaits! En particulier ceux qui vous offrent des roses sans raison…

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Cette histoire est extraite du livre :


 
 

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