vendredi 23 août 2019

Que sont nos insectes devenus ?








 L’automne silencieux



 Pour me réconcilier avec Prévert je vais cette fois le citer sans moquerie ou presque, vous ne 
pourrez plus dire que je ne fais aucun effort :

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les emmerdes (je suis incorrigible) les souvenirs et les regrets aussi !

Par contre si vous insistez je veux bien ironiser un peu sur Proust qui croyait être le seul à être ému par l’odeur idéalisée d’une madeleine. Images, odeurs et sons nous reviennent souvent du temps lointain de notre enfance et chacun n’en fait pas toute une histoire.

 Mes jeunes années sont très présentes dans mon esprit.
 Je me revois encore sur le chemin de la maternelle, bouche bée sous les fils électriques chargés de grappes d’hirondelles ayant déserté les nids de boue séchée construits sous nos toitures et attendant, dans un gazouillis assourdissant, l’appel secret au départ vers la lointaine Afrique.

En ce temps-là existaient des années à Hannetons. Tous les quatre ans l’espace aérien se remplissait de nuées de ces petits coléoptères dont les millions d’élytres vrombissaient à nos oreilles.
Des milliers de moineaux s’abattaient sur les platanes de la place du village, couvraient les voitures de leurs excréments et piaillaient interminablement, couvrant la voix des pipelettes du coin qui avaient trouvé, pour une fois, plus bavards qu’elles.

Plus tard, en piochant la terre de mon jardin une amitié spontanée se noua avec un merle se tenant toutefois prudemment à deux mètres de moi : je remuais la terre, l’oiseau sautillait jusqu’à une grosse larve juteuse, la saisissait avec son joli bec jaune avant de l’avaler d’un geste gracieux.
Ma tondeuse dérangeait des myriades de sauterelles, papillons colorés, coccinelles, abeilles et autres insectes qui partageaient généreusement la planète avec moi.
Les vieux murs en pierres étaient parcourus sans fin par de petits lézards gris qui n’hésitaient pas à abandonner leur queue entre mes doigts maladroits essayant de les attraper.
Dès la nuit tombée les stridulations des grillons remplissaient l’atmosphère, les vers luisants s’allumaient tels des étoiles tombées à terre.
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Nous ne savons pas ce qui s’est passé ou plutôt nous le savons trop.
 La catastrophe s’est abattue sur la planète sans que personne n’ait eu envie d’intervenir, pourtant déjà en 1962 Rachel Carson, biologiste et écologiste américaine avait alerté le monde.
Dans son livre le printemps silencieux elle nous prévenait : si nous ne changeons pas notre mode de vie, dans quarante ans il n’y aura plus d’insectes, donc plus de lézards, d’oiseaux, nos printemps seront désespérément vides et la planète blessée se vengera.
La prophétie s’est réalisée.

Chaque jour mes randonnées en forêt me racontent la même histoire triste et désespérante : seul le vent bruisse dans les arbres, aucun chant d’oiseau ne m’accompagne.
  Lorsque j’évoque : grappes et nids d’hirondelles, nuées de hannetons, papillons, sauterelles, coccinelles, sautillement du merle à bec jaune, queues de lézards, grillons, lucioles et les mille bruits du monde animal avec mes petits-enfants, ils me regardent incrédules, me soupçonnant de sénilité.
Tous ces êtres qu’ils n’ont jamais vus ni entendus leur semblent sortir d’un songe ou de Jurassic Park, aussi virtuels qu’un troupeau de Tricératops poursuivi par quelque Tyrannosaure Rex.

Pourtant les sociétés commercialisant les tonnes de liquide chargé de détruire les mauvaises herbes affirmaient avoir pris toutes les précautions.
Elles nous ont bien eu, leurs précautions furent uniquement oratoires, elles nommèrent cette saloperie : produit phytosanitaire, histoire de noyer le poison !
Phytosanitaire : relatif aux soins à donner aux végétaux, humour noir et mortel.
Les herbicides et pesticides affublés de ce doux mais trompeur adjectif tuèrent tout ce qui bougeait.
Les insectes ont disparu, les oiseaux et les lézards sont morts de faim, toute la chaîne alimentaire a suivi.
Comme toujours les plus costauds survécurent : guêpes, frelons asiatiques, moustiques ont proliféré et empoisonnent notre existence.

Le malheur est dans le pré et la Terre blessée se venge. Elle va se débarrasser de nous comme on se débarrasse des parasites qui nous pourrissent la vie.
 En fait elle n’aura rien à faire nous allons nous charger nous-même de notre éradication au nom de la sacro-sainte croissance économique : 
- Nos usines, nos voitures, nos avions envoient des milliards de tonnes de CO2 dans l’air qui ont entraîné une augmentation de la température moyenne de 0,85 degré et déjà nos étés sont devenus meurtriers.
- Les océans offrent dorénavant aux populations affamées des poissons d’un nouveau genre : un peu de chair, beaucoup de plastique et mercure, bon appétit.
- Dix années et plusieurs milliards de tonnes de gaz à effet de serre plus tard, deux degrés supplémentaires emballeront la machine qui libérera d’autres gaz beaucoup plus dangereux et bingo les parasites humains seront morts. Dans quelques millénaires qui se souviendra de nous ?
La Terre, en quarante millions de siècles d’existence a vu passé sur sa surface bien d’autres locataires s’en croyant propriétaires, ils ont disparu, ne laissant que quelques os.

Nous n’avons pas connu la planète des Singes. Grâce ou à cause du virtuel nous vivons désormais sur la planète des Songes, saurons-nous imaginer et mettre en œuvre la planète des Sages avant qu’il ne soit trop tard ?
 Sinon une autre espèce moins insensée que la nôtre, dotée également de conscience et d’intelligence peuplera un jour cette terre miraculeuse porteuse de vie que nous avons tant maltraitée, souhaitons-lui d’être plus raisonnable que nous.

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 Maintenant excusez-moi je suis obligé de vous abandonner pour aller chercher mon pain.               Oui, j’y vais tous les jours avec mon 4 x 4 diesel. 

La boulangerie ? à 400 m, pourquoi ?


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lundi 5 août 2019

Bonne fête maman !





Bonne fête maman !


 Dimanche 27 mai 2018 : Fête des mères. Je m'apprête pour une fois à souhaiter une bonne fête à ma femme.
 Cet événement est délicat à gérer pour un mari : si l’on appelle nos femmes « maman » elles nous accusent de les considérer comme une mère et non comme une épouse. Dans le même temps elles exigent de nous une exaltation de leur rôle maternel qui devrait être réservée aux enfants « qu’elles nous ont faits » disent-elles, appuyant ainsi lourdement sur un don douloureusement consenti pour lequel nous devrions être éternellement reconnaissants.

L'an dernier, pour justifier mon oubli de cette célébration sacrée, comme la majorité des hommes dans ce cas j’avais tranché et lui avais objecté en toute mauvaise foi :
- Mais tu n'es pas ma mère !

 Soudain, à l’évocation du mot « Mère » le souvenir d'un événement terrible s'imposa à ma mémoire.
 Mon inconscient avait subitement décidé de me pourrir cette journée.

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Il est un âge dans la vie où la honte d'être vu en certaines circonstances empoisonne notre existence et nous pousse aux pires extrémités.
 Une de nos plus importantes conquêtes consiste à se libérer de la peur ou de l’influence du regard des autres, les plus belles victoires sont celles que l'on remporte sur soi-même.

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Morestel (Isère) Janvier 1960.
L'hiver 1959-1960 n'était pas particulièrement froid, mais du 9 au 17 janvier 1960 la situation se dégrada brutalement. Les gelées puis la neige se généralisèrent à tout le pays, les températures atteignirent près de –20° en Lorraine et dans le Morvan, -18° à Limoges et –14° à Grenoble.

Mon père étant interné dans un service psychiatrique je vivais une relation fusionnelle avec ma mère, petite femme amaigrie par les privations mais si fière de son garçon de douze ans qui trustait tous les premiers prix au collège. Elle me disait souvent :
- Tu seras mon bâton de vieillesse.
Il faut bien avouer que la signification de cette phrase m'échappait un peu. Maintenant je sais, elle comptait sur ma future protection lorsque l'âge adulte me serait venu.
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 Douze ans c'est le mauvais âge.
 Pas encore ado plus vraiment enfant, les premières montées d'hormones surprenaient et torturaient mon corps de chenille qui deviendrait peut-être un jour papillon.
 Certaines raideurs inexplicables me gênaient alors, j'en rougissais, aujourd'hui elles font mon orgueil  : le mâle est vaniteux et veut toujours pisser plus loin que les autres.
Plus petit, déjà sujet à des rigidités subites je faisais remarquer à ma mère qui me lavait :
- Regarde maman ma quéquette fait la grue !
 Elle répondait en hochant la tête.
- Et bien toi tu promets, tu es bien le digne fils de ton père !
Les femmes prétendent, souvent avec raison, que le cerveau d'un homme est contenu tout entier dans son slip. S'il reste un peu de place elles peuvent également y loger le cœur !

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 Sans ressources (le RSA n'existait pas encore) nous survivions grâce à quelques allocations et secours humiliants, mais ce jeudi là nous étions arrivés au bout de nos réserves du charbon qui alimentait la vieille cuisinière tiédissant le gite et réchauffant le couvert.

Jeudi étant jour de repos pour les écoliers à cette époque, Maman emprunta une charrette à bras à un voisin compatissant. Bien qu'ayant invoqué toutes les excuses possibles et imaginables pour échapper à la corvée récurrente et redoutée qui se profilait à l'horizon, elle réussit à me traîner avec elle vers 13 h en direction de la forêt pour ramasser un maximum de ce bois mort qui nous assurerait quelques jours de survie supplémentaires.
La pauvrette souffrait du froid même en été, alors l'hiver…  Elle s'était emmitouflée dans un ancien manteau troué et, comme une momie égyptienne, entourée le visage d'un antique cache-nez en laine informe.
 Persuadée que tout le monde pâtissait de la même intempérie, sur son insistance, pour la rassurer et lui faire plaisir je m'affublai d'un vieux passe-montagne d'enfant à oreilles de chat censé me protéger de la bise glaciale.

Nous voilà partis.
 L'aller ne me posait jamais de problème, il suffisait de descendre la rue Blanche très pentue où l'on ne croisait presque jamais personne puis nous diriger dans les bois près de la propriété Revol pour ramasser le combustible gratuit.
Par contre le retour me terrorisait, il n'était pas question d'essayer de remonter la même voie ainsi chargés, les lois de la pesanteur sont implacables. Il nous fallait donc suivre toute la grande artère traversant le village jusqu'à la place Saint Symphorien avant de grimper la rue Auguste Ravier, chemin beaucoup plus long mais infiniment moins pénible.

Le problème pour moi se situait justement sur cette place Saint Symphorien, carrefour de toutes mes angoisses.
Là se situait l'animation du village : cafés, boulangerie, banque, arrêt de cars.
Ici se tenaient en embuscade chaque jeudi à 16 h mes copains de classe en goguette guettant les internes féminines de l'école catholique (appelée également école libre) se promenant ce jour béni en rangs serrés, surveillées par quelques institutrices, vieilles filles intraitables confisquant les billets doux échangés entre leurs protégées et les suppôts de Satan fréquentant l'école communale rebaptisée école du diable.
 Les jeunes demoiselles faisaient quelque effort de toilette pour l'occasion. Parées de leurs plus beaux atours elles parlaient et riaient fort, gloussant tels des volatiles déchaînés à la vue des séduisants Bad boys.

L'une d'elles, la jolie et discrète Anne-Marie me plaisait particulièrement.
Je l'avais remarquée au catéchisme, lieu de rencontre et interface entre monde religieux et univers laïc.
 De moins en moins croyants mais toutefois soucieux de ne pas indisposer un hypothétique créateur bougon mais débonnaire (à cette époque les dieux n'exigeaient pas des aspirants au paradis d'égorger des inconnus pour y accéder) comptabilisant nos petits manquements, à tout hasard nous constituions un capital d'indulgences plénières en faisant communion solennelle puis confirmation, cérémonie au cours de laquelle l'évêque nous sommait gravement de renoncer au démon et à ses pompes.
 Je ne comprenais pas trop ce que les chaussures ou les appareils destinés à faire circuler un fluide avaient à voir avec le Diable jusqu'au jour où je découvris, en creusant un peu le sujet, que ce mot dérivé du grec Pompé et du latin Pompa, signifiait escorte, cortège.
  Il me fallait donc renoncer à Satan et à tous ses accompagnateurs qui ne manqueraient pas d’essayer de me faire succomber à la tentation en étalant devant mes yeux éblouis les mille vanités et plaisirs du monde.

 Trop tard, déjà le Malin avait infiltré des disciples chez l’ennemi !
 Un confesseur épisodique insistant lourdement pour savoir si je me touchais souvent la zigounette je me demandai s'il avait vraiment renoncé à la tentation de me la toucher lui-même. N'ayant aucune envie d'avoir la réponse et déjà farouchement hétéro je décidai dorénavant de me passer du coup d'éponge absolutoire et post-confessionnel censé nettoyer mon âme de toute pollution.

Revenons à Anne-Marie. Nous avions déjà échangé des regards et je lui avais écrit quelques alexandrins auxquels elle avait répondu par un sourire timide, déclenchant une joie indescriptible et disproportionnée dans mon jeune cœur trop romantique :

Il y a de ces soirs où les fleurs ont une âme
Une âme merveilleuse car une âme de femme
Mais jamais une fleur sous un ciel étoilé
N'aura l'âme aussi douce que ton âme adorée.

A douze ans on croit encore que les femmes sont douces…

Mon petit talent de rimailleur était très utilisé en sous-traitance par mes copains. Se servant de moi comme écrivain publique ils troquaient quatre vers promptement troussés contre quatre jolies billes en verre ou la moitié d'un goûter. Le paiement se faisait au comptant.
 Combien de mes quatrains ont enflammé le cœur de belles qui n'ont jamais su d'où provenaient ces mots enchanteurs mais devaient remâcher leur déception face à leur poète supposé ne sachant pas prononcer deux phrases correctes en direct live devant elles ?

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Certains physiciens avaient déjà démontré que l'univers ne comportait pas trois dimensions mais quatre, la quatrième étant le temps ! (« étant le temps " formulation amusante). 
Moi, plus modestement, j'avais beau calculer plusieurs fois dans ma tête le résultat était toujours le même, terrifiant :
Que j'accélère ou diminue le pas, la distance à parcourir divisée par notre allure me donnait toujours le même résultat, nous arriverions peu ou prou sur la place à 16 h, heure fatidique de la rencontre de tout ce beau monde.
Essayez d'imaginer l'horreur de cette synchronisation inéluctable qui allait démolir inexorablement mon image aux yeux de tous et anéantir tout espoir de séduire Anne-Marie !

Vous rendez-vous compte ? J'allais traverser cette place au vu et su de mes copains et des filles de l'école libre, poussant une charrette remplie de bois mort en compagnie d'une mère ressemblant à une vieille momie égyptienne, ma tête surmontée d'un passe-montagne d'enfant avec des oreilles de chat qu'elle m'interdisait d'enlever.

Regardez-les passer, eux ce sont les sauvages. Si le ridicule tuait j'étais mort.
 Les expressions " toute honte bue " ou " sans vergogne " ne pouvaient décemment pas s’appliquer à cette situation, celle éprouvée étant définitivement imbuvable et la vergogne me submergeant !
- Ma vie est fichue, pensais-je certain de ne jamais me remettre d'une telle humiliation.

Nous avancions, malgré le froid la transpiration coulait dans mon dos, le visage fatigué de ma mère se creusait sous l'effort.

Un dernier virage et le carrefour tant redouté était là !
La situation fut pire que ce que j'avais imaginé : Le cortège féminin arrivait juste à l’instant, tous mes potes commencèrent à manifester leur admiration par moults sifflets, hurlements, cris d'animaux, de plus au même moment un car déversa sa cargaison humaine, la totale !
 Anne-Marie ne me quittait pas des yeux, moqueuse, dédaigneuse, il me sembla même lire quelque pitié dans son doux regard, cauchemar ou réalité ?

C'en était trop, j'abandonnai lâchement ma mère malgré ses cris désespérés. La charrette livrée à elle-même se coucha paresseusement sur le côté, répandant son chargement en plein milieu de la route et interrompant la circulation. Pathétique et en pleurs je me réfugiai dans un petit espace entre deux vieux immeubles, cherchant un trou de souris pour m'y glisser.

J'aurais voulu mourir, honteux d'avoir été vu dans cet équipage mais surtout désespéré de cette infamie incontrôlable : avoir fui et renié tacitement ma pauvre mère qui se battait quotidiennement pour que je ne manque de rien.

Quelques copains charitables relevèrent la charrette, ramassèrent le bois et portèrent assistance à ma mère.
Piteux je la rejoignis à la nuit tombée. L'expression de son visage douloureux, celui de Marie au pied de la croix, est gravée à jamais dans ma mémoire.
Elle me dit simplement :
- Je n'avais jamais eu l'impression d'être une merde, maintenant c'est fait.
Les larmes coulaient doucement de ses yeux, elle rajouta :
- Et il a fallu que cela vienne de toi, toi que j'aime plus que tout au monde !

Presque soixante ans plus tard je repense souvent à cet épisode monstrueux de ma vie méritant tous ces qualificatifs applicables à mon comportement : traîtrise, ignominie, vilenie, bassesse, lâcheté, indignité, abjection.

 Quelqu'un s'est-il déjà demandé si Marie avait pardonné à son Jésus bien-aimé les douleurs occasionnées par son sacrifice ?
Maman m’a-t-elle vraiment absous d'avoir eu honte d'elle ?
Sûrement, les mères pardonnent tout !

Si l’on pouvait revenir en arrière et remonter le temps, orgueilleusement je pousserais la charrette à ses côtés, l'entourant de mon affection tel un chevalier protégeant sa belle.
  Nos deux têtes bien droites nous aurions ainsi proclamé à la face du monde notre amour indéfectible et porté comme un étendard notre fierté de nous battre pour vaincre la misère.
Ainsi unis nous aurions affronté et défié le monde entier !

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Pour moi il est trop tard, pour vous il est peut-être encore temps.
Aimez, gâtez, protégez votre mère au temps heureux de sa présence sur terre sans vous préoccuper du regard des autres, après sa mort les regrets ne serviront à rien.

Maman, pardonne-moi, j'ai tellement honte d'avoir eu honte de toi !


Maman, là dans mon cœur est un livre suprême
Ta vie est dans ce livre je l'espérais très long
Sur des milliers de pages j'aurais écrit " je t'aime"
La mort m'a devancé en inscrivant son nom.



Où que tu sois maintenant : Bonne fête, maman !



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mardi 30 juillet 2019

Si vous croisez un jour votre enfance ... Elle vous dira :




 

Qu'as-tu fait de mes rêves ?
  
 
 

Un craquement de branche sèche, le sifflement d'une respiration, j'entrouvre mes paupières et  l'aperçois…

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Poursuivant  mes marches dans les bois de ce beau pays de Fayence je gare mon auto près du stade du défens de Montauroux, siffle Happy que vous connaissez déjà,  et en route ! Je prends à pieds la direction des grands chênes, derniers survivants de la Chênaie de Callian. Certains d'entre eux, énormes, ont été plantés au temps du bon roi François ( premier, pas Hollande)
Je ne tourne pas comme d'habitude après la citerne mais continue tout droit. Après quelques centaines de mètres un panneau enjoint aux promeneurs de rester sur le sentier et de ne pas s'approcher des ancêtres feuillus. L'interdiction me fait l'effet inverse du résultat escompté, en bon français râleur et indiscipliné je m'empresse de sortir du chemin et  m'assois au pied  du plus imposant des monstrueux géants verts.

Ici à l'ombre de mon chêne  je suis bien, on ne devrait jamais s'éloigner de son arbre disait Brassens. L'air est doux, les cigales stridulent, la petite chienne se couche sur mes jambes allongées, une douce torpeur m'envahit, mes yeux se ferment irrésistiblement…

 Un craquement de branche sèche, le sifflement d'une respiration, j'entrouvre mes paupières et  l'aperçois !
Je le laisse approcher sans bouger, curieusement Happy n'a pas aboyé, comme si elle le connaissait. 

Le gamin doit avoir une dizaine d'années, sa tête  est coiffée d'un vieux béret noir arrêté par des oreilles trop grandes. Il a de jolies mains de pianiste avec des doigts fuselés terminés par des ongles noirs, son long nez soutient des lunettes dont une branche est rafistolée par un bout de sparadrap, un des verres épais est fissuré.

 Il ne sent pas très bon, une  blouse grise poussiéreuse laisse apparaître par endroits une chemise au col douteux, un short déchiré, ses pieds sont chaussés de sandalettes, des chaussettes en laine montent jusque sous ses genoux écorchés, vraie caricature d'un écolier pauvre des années 50 comme on en voit parfois dans les actualités en noir et blanc de l'époque.

Il me sourit dévoilant une dentition catastrophique où manquent une canine et deux incisives, malgré cela son sourire est ravageur, ce garçon mangera la vie si Dieu lui en prête une longue (vie).




Ses petits yeux malins sont sans cesse en mouvements derrière ses " culs de bouteille " de grand myope. Soudain  un pressentiment me fait frissonner, quelque chose ne tourne pas rond autour de moi. Craignant d'être cerné par une bande d'ados malfaisants, des yeux je cherche un bâton pour me défendre en cas d'agression.



Le gosse me demande:
-  Serge, tu me reconnais ?
 - Non, je devrais ?
-  Regarde moi mieux.
- Je ne vois pas.
-  Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
- Je suis désolé je ne te connais pas.
-  Monsieur Bellon, Morestel, 1958, l'école primaire, Légeret, Gonnet, Planet,  Lanfrey, Trolliey, tous les noms se terminant en ey … et Martin-Garin au tableau, le CM2,  ça te parle?
- Bien sûr, mais…
- Tu me remets maintenant ?
-  Oui, j'y suis..

Tu parles si je le reconnais mais comment  me l'avouer, il ressemble trait pour trait à l'enfant  sur les vieilles photos de classe lorsque j'avais 10 ans, il est moi.
Comment est-ce possible, la folie me guetterait-elle ?

 Il (comment dois-je dire  " je" ou "il" ?) poursuit sans agressivité, juste avec curiosité, ce qu'il me demande me donne la chair de poule et hérisse les poils de mes bras :


- QU' AS-TU FAIS DE MES RÊVES ?
- ????
- Tu as, ou dois-je dire nous avons, quel âge maintenant ?

Il a les mêmes hésitations sémantiques que moi, c'est un peu normal.

- 69 ans.


Il répète :

 - QU' AS-TU FAIS DE MES RÊVES ? Je voulais être explorateur avec Livingstone, journaliste avec Tintin, médecin avec le Docteur Schweitzer, aventurier avec Bob Morane, je voulais aller sur la lune, conquérir le monde, être riche pour gâter ma pauvre maman, que suis-je devenu, qu'es-tu devenu, que sommes-nous devenus?

Inutile de biaiser, genre " je suis parti de rien pour arriver à pas grand-chose ",  on ne triche pas avec celui qui vient du passé, de mon passé.
 Après tout, à part quelques monstres extraordinaires sécrétés invariablement par chaque génération la plupart d'entre nous n'ont pas à rougir de ce qu'ils ont fait de leur vie, chacun a posé ses pierres comme il a pu pour bâtir son existence.

Je réponds honnêtement à chacune de ses questions :

- Il t'était facile de rêver, moi j'ai dû me confronter à la réalité, ce fut plus difficile. Pour te répondre  j'ai fait pour le mieux :
Les explorations que tu envisageais en pays lointains m'ont entraîné vers des terres inconnues mais proches dont Livingstone était absent, j'ai exploré des univers mystérieux, complexes et fascinants : l'esprit des gens ordinaires que nous sommes bien obligés de côtoyer chaque jour .

L'aventure d'après toi se situait sur la lune mais plus modestement, plus utilement aussi elle se révéla être tout près de moi dans les combats pour la vie. Tu étais, nous étions trop ambitieux, je me suis battu pour me faire une place au soleil et suis passé plusieurs fois près de la catastrophe. A force de prendre des coups j'ai abandonné les luttes de pouvoir inutiles qui n'auraient satisfait que mon ego, préférant choyer ma femme et mes enfants.  Seul rempart, unique forteresse pour eux, j'ai guidé leurs pas dans cette société impitoyable. 
Contrairement à ce que tu souhaitais je n'ai pas conquis le monde, à quoi cela m'aurait-il servi ? J'ai fait plus fort, apprenant à me libérer du regard des autres j'ai maîtrisé mon esprit, mes pulsions mauvaises, mes défauts, les plus grandes victoires sont celles que l'on remporte sur soi-même. 
Je n'ai pas eu de doctorat en médecine mais suis resté à l'écoute de mes petits patients chéris bien mieux que certains grands thérapeutes réputés, guettant chaque nuit la régularité de leur souffle, me réveillant à chaque bruit inhabituel, redoutant une  maladie, prêt à donner ma vie pour  leur épargner toute souffrance comme tout père normalement constitué.


Bien sûr certains aspects peu reluisants de mon existence ne me rendent pas fier, nous avons tous des zones troubles, mais placé dans le même contexte et les mêmes conditions avec des informations similaires à celles dont je disposais à l'époque, je referais sans doute les mêmes erreurs, copiées collées. 

- Copié collé ?

- Oui c'est une nouvelle expression des années 2000 qui signifie " à l'identique"

- Es-tu, sommes-nous, devenu riche ?

- Oui. Je suis riche de liberté. Maintenant  maître de mes choix, à tous moments je décide de ce que j'ai envie ou non de faire.  Contrairement à Bob Morane qui finit vraisemblablement sa vie en solitaire comme un vieux con radoteur ou à Tintin ayant pour seul ami un marin alcoolique je suis riche de l'amour de ma femme, de mes enfants, de mes petits-enfants et je suis nanti d'une santé insolente. A ce sujet, sais-tu que beaucoup de copains que nous avons connus toi et moi sont déjà morts tués par les cigarettes, les drogues ou les alcools auxquels ils n'ont pas su résister ? Souvent je remercie l'homme de trente cinq ans que nous avons été qui a su me transmettre ce capital inestimable : un corps bientôt septuagénaire en bon état. Un corps faible commanderait en limitant mes possibilités, fort il obéit en silence, le mien répond parfaitement sans douleur à chacune de mes sollicitations.

- As-tu, avons-nous, beaucoup d'argent ?
- L'argent m'a été mauvais maître longtemps, j'avais besoin de lui alors ayant trop de pouvoir il en a abusé mais j'ai réussi finalement à l'apprivoiser et à le dompter, depuis il m'est devenu bon serviteur.
(Je n'ai pas voulu lui dire qu'un homme riche est celui qui gagne un euro de plus que sa femme ne dépense hé hé .)
- As-tu protégé et gâté ma maman.


Mon cœur s'est serré, mes yeux se sont mouillés.
- Pas autant que j'aurais voulu, c'est mon plus grand regret, je devais me débattre dans les difficultés de ma propre famille et notre maman est partie trop tôt.

- Tu n'as pas de lunettes, tu n'es plus myope ni daltonien ?

- A notre époque il est aisé de se faire opérer des yeux grâce aux  nouvelles technologies laser, par contre je suis encore daltonien, pour nous le petit chaperon sera toujours vert.

Le gamin  ricane silencieusement.
- Tu es incroyable, donc tu es content de toi.
- Oui, presque. J'ai fait pour le mieux, pourquoi simuler une fausse insatisfaction?
Tu  apprendras bientôt une chose que tu ne sais pas encore, être adulte c'est se pardonner, s'aimer malgré toutes ses lâchetés, ses erreurs, tous ses renoncements. Même si je n'ai pas réalisé tes rêves avec le panache que tu imaginais, je me suis pardonné d'avoir vécu humainement, simplement, avec la gloire modeste et sans faste des humbles méconnus, elle vaut bien celle des prétendus grands hommes qui n'ont apporté que guerres, douleurs et mort.
- Il parait que tu écris des livres, cela ne m'étonne pas, j'adorais déjà rendre mes devoirs de français en vers. Tu te souviens de cet innocent poème qui avait émerveillé mes copains et notre instituteur, je l'avais écris pour la petite Anne-Marie, j'étais secrètement amoureux de son si beau sourire, mais je ne l'avais surtout pas avoué, les enfants de dix ans sont trop cruels ils se seraient moqués de moi :


" Il y a de ces soirs où les fleurs ont une âme
Une âme merveilleuse car une âme de femme
mais jamais une femme sous un ciel étoilé
N'aura l'âme aussi douce que ton âme adorée."

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Ce petit poème composé effectivement le jour de mes dix ans m'était sorti de l'esprit il est trop cool,  je le noterai et le ressortirai un de ces jours. Pour mon âge ces alexandrins naïfs  étaient plutôt prometteurs, non ? A cette époque je croyais encore en la douceur des femmes .
Je n'ai pas dit à ce gosse porteur de si beaux espoirs que son cœur s'arrêterait bientôt un soir et lui occasionnerait, outre  quelques belles syncopes, un voyage extracorporel et une mémoire monstrueuse  (Je vous raconterai bientôt cette histoire ahurissante ).
 Il faut qu'il vive ses propres expériences  il est trop dangereux de vouloir manipuler le passé.

Soudain il parait pressé de partir, il effleure affectueusement ma bouche de ses longs doigts pas très propres :

-  Bon, je te quitte mais cela me ferait plaisir que tu racontes notre rencontre dans un prochain livre.

Il me fait un petit signe de la main puis disparaît dans les bois.
Je ressens à nouveau une caresse, mouillée cette fois, au coin de mes lèvres et me réveille en sursaut. Happy lèche mon visage, il parait que les canidés font cela pour provoquer chez leurs parents le réflexe de régurgitation, moi j'ai horreur de ça, c'est dégoûtant.
 Je la repousse doucement, me lève, m'étire et entreprends le court voyage de retour. Après une centaine de mètres un objet noir au pied d'un arbre attire mon attention. J'ordonne:
- Va chercher.
Happy me regarde ironiquement sans bouger , l'air de dire :
- Chienne peut-être mais pas esclave.

Depuis bien des années, je suis propriétaire ou propriété de chiens de toutes races Pinscher, berger des Pyrénées, Dogue argentin, Chihuahua, terrier du Yorkshire, Jack Russel, Shar Pei ou Corniaud. S'ils déposent régulièrement à mes pieds des cochonneries que je ne leur ai pas réclamées jamais un seul de mes protégés ne  m'a rapporté ne serait-ce qu'un bout de bois que j'aurais expressément demandé.
Je réitère mon commandement :
- Va chercher.
Elle ne bouge pas.
Il y a un truc pour être sûr d'être obéi et ne pas rester sur un échec, je crie :
- Pas bouger.
Elle reste immobile, non mais c'est qui le patron !
Ayant repris l'ascendant sur l'équipe je ramasse moi-même l'objet noir, un vieux béret défraîchi .
Je comprends mieux l'origine de mon rêve, j'ai dû le voir en venant sans m'en rendre compte et l'intégrer inconsciemment à mes songes pour en faire un scénario cohérent, le cerveau, grand illusionniste, est également très manipulateur.


Ma mère avait l'habitude de coudre notre nom sur nos vêtements, ils étaient précieux pour nous gens pauvres en Avoir mais riches en illusions et en espoirs, en cas de perte ou de vol on se donnait une petite chance de les retrouver. Je retourne machinalement le vieux béret et reste sidéré, sur une mince bande de tissu cousue à l'intérieur, sans doute blanche à l'origine et maintenant noircie par le temps ou l'usage on peut lire difficilement, brodé en lettres de fil rouge : Boudoux 1958.

J'arrive près de ma voiture, un papier quadrillé est glissé sous l'essuie-glace côté conducteur. Une main nerveuse a tracé ces quelques mots :
N'oublie pas de raconter notre rencontre !
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Alors voilà je raconte. Personne ne croira à cette histoire hallucinante qui semble issue d'un conte,  pourtant :

ce serait sans doute mentir
par omission de ne pas dire
que je lui dois sans doute une heure
authentique de vrai bonheur

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 Promenez-vous dans les bois, vous croiserez peut-être votre enfance. Si elle vous demande :

 - Qu'as-tu fait de mes rêves ?
Expliquez-lui :
- Les rêves sont aisés, la vie est difficile.



Et pardonnez-vous…





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Cette histoire est extraite du livre :



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 site web - http://serge.boudoux.fr